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Cherchez la femme…


Par Karim Émile Bitar
2016 - 08
Deux tendances lourdes, qui peuvent sembler contradictoires, marquent notre époque. La première, c’est le triomphe de l’autoritarisme, c’est la recherche dans de nombreux pays, face aux angoisses suscitées par les crises politiques, économiques et identitaires, de « l’homme fort » qui pourrait assurer le retour de la loi et de l’ordre, c’est la nostalgie d’un monde ancien marqué par la virilité, le machisme, le patriarcat. C’est cette première grande tendance, qualifiée par certains sociologues de « demande despotique », qui explique la montée en puissance et la popularité de leaders comme le maréchal Sissi en Égypte, Donald Trump aux États-Unis, Vladimir Poutine en Russie, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Narendra Modi en Inde ou la figure encore plus caricaturale de Rodrigo Duterte, nouveau président des Philippines. Chacun d’eux cherche constamment et obsessionnellement à démontrer qu’il est un homme, un vrai, qu’il n’est pas une mauviette ou une femmelette, et plusieurs ont multiplié les déclarations sexistes. Avoir pendant plus de trente ans traité publiquement les femmes de « chiennes » ou de « cochonnes » et affirmé qu’il ne fallait jamais hésiter à les traiter « comme de la merde » n’a pas empêché Donald Trump d’obtenir l’investiture du Parti républicain, pas plus que la volonté d’Erdoğan de renvoyer les femmes à leurs fourneaux et à leur seul devoir de « faire des bébés » n’a entamé sa popularité auprès de son électorat. 

Énormément d’articles ont cherché à répondre à la question « Trump est-il fasciste ? », la réponse étant le plus souvent positive, mais quand bien même on refuserait d’établir un parallèle entre Trump et Mussolini, on ne peut pour le moins que donner raison à George Steiner qui soutenait que notre époque voit triompher une nouvelle forme de fascisme, plus médiatique, qu’il qualifiait de « fascisme de la vulgarité ». Steiner faisait à l’époque référence au berlusconisme, mais sa réflexion est encore plus adaptée pour décrire le phénomène Trump, dont la vulgarité narcissique et dégoulinante, plus encore que le fascisme et le côté clownesque, est la principale marque de fabrique. En observant les dérives fascisantes des personnalités ci-dessus mentionnées, et simultanément leur incapacité évidente à résoudre les problèmes structurels auxquels leurs pays sont confrontés, on pense à la phrase de Michel Onfray, qui nonobstant ses errements sur des tas de sujets, a visé juste en écrivant : « Tout fascisme procède d’une crainte de l’impuissance – donc d’une impuissance réelle… – conjurée par la puissance surjouée. »

Mais parallèlement à cet étalage de testostérone et à ce nouvel appétit planétaire pour des politiques ou des postures de virilité tentant de masquer l’impuissance politique, la deuxième tendance lourde est l’arrivée d’un nombre impressionnant de femmes à des postes de très haute responsabilité sur la scène internationale. Si Hillary Clinton est élue présidente des États-Unis en novembre, le plafond de verre partira définitivement en éclat et ce sera le couronnement d’un cycle qui a déjà vu Theresa May devenir Premier ministre en Grande-Bretagne, Angela Merkel chancelière de la RFA, Christine Lagarde directrice générale du FMI, Janet Yellen à la tête du Federal Reserve Board, Anne Hidalgo et Virginia Raggi respectivement maires de Paris et de Rome, pour ne citer que les plus célèbres. 

L’arrivée des femmes au pouvoir est-elle une bonne nouvelle pour la politique internationale et signifie-t-elle forcément une évolution vers un monde moins violent et plus civil ? Très vite, certains citeront les contre-exemples les plus célèbres, les trois femmes à poigne ayant mené des guerres, Margaret Thatcher, Golda Meir ou Indira Gandhi. Ils soutiendront que dans un monde d’hommes, les femmes au pouvoir seront toujours tentées d’adopter elles aussi des comportements belliqueux. C’est précisément ce que la star hollywoodienne Susan Sarandon, qui soutenait Bernie Sanders, reproche à Hilary Clinton. « Je ne voterai pas avec mon vagin », a déclaré l’actrice, refusant l’injonction féministe de soutenir Hillary pour la simple raison qu’elle est une femme. Mais si on peut tout à fait comprendre l’hostilité de beaucoup de femmes envers Hillary Clinton, il n’en reste pas moins, au-delà des cas particuliers, que les études quantitatives menées par des sociologues, des politologues, ou des spécialistes du management sont unanimes : plus le nombre de femmes en situation de responsabilité augmente, plus la gouvernance s’améliore, aussi bien dans une entreprise que dans un gouvernement, l’essentiel étant toutefois que les femmes soient en nombre suffisant pour induire un véritable changement de mentalités et que la femme au pouvoir ne soit pas isolée et contrainte à son tour de camoufler une impuissance en singeant les postures masculines.

*Professeur associé de relations internationales à l’USJ, directeur de recherches à l’IRIS et directeur de la revue L’ENA hors les murs.
 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160