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Le Liban et nous


Par Daniel Rondeau
2006 - 08

Fallait-il il encore une fois massacrer le Liban, déjà gangrené dans les années 1970 par l’hyperprésence de réfugiés palestiniens, sacrifié hier sur l’autel d’une alliance contre nature de l’Amérique avec les terroristes syriens et aujourd’hui livré aux dévastations d’une force brutale au nom de la sécurité d’Israël ? L’État d’Israël a le droit de se défendre, et, si ses dirigeants nous ont habitués à entretenir des relations rudes, souvent violentes, avec leurs voisins, c’est parce qu’ils ont été habitués à vivre sous la constante menace des armes de tous ceux qui, depuis cinquante-huit ans, ne pensent qu’à rayer ce pays de la carte du monde. Pourtant, ce qui se passe aujourd’hui concerne autant la mort du Liban que la survie d’Israël.

Des ponts, des routes, mais aussi des usines de lait, des élevages de poulets, des immeubles de civils, des convois de réfugiés, des églises sont la cible des avions israéliens. Le peuple libanais pensait enfin sortir de son malheur. En moins d’une semaine, Israël l’a renvoyé à l’exode, à la paupérisation, à la solitude et à la mort. Quelle victoire !

Les dirigeants d’Israël reprochent aux Libanais de ne pas avoir désarmé la milice du Hezbollah. Le président français a d’ailleurs exprimé les mêmes remontrances. Pourquoi feindre de croire que cet État en charpie avait la capacité de désarmer une milice soutenue par deux puissances majeures de la région ?

Les Libanais s’étaient engagés dans un dialogue national dont la communauté chiite était partie prenante, et de nombreux Libanais, de toutes confessions, souhaitaient le désarmement du Hezbollah. Il fallait accompagner ce dialogue. Seules les puissances internationales pouvaient conduire cette nécessaire entreprise à son terme. Or au Moyen-Orient, depuis l’invasion de l’Irak, les militaires ont remplacé les diplomates dans l’administration américaine. Plus de diplomatie européenne non plus, par faute d’Europe (c’est aussi l’une des conséquences du non français au référendum). La mansuétude des autorités libanaises à l’égard du Hezbollah ne peut s’interpréter qu’au regard de cette absence.

L’essor du Hezbollah n’est d’ailleurs pas seulement le résultat du soutien constant de l’Iran et de la Syrie. Le Hezbollah s’est développé dans les régions les plus pauvres du Liban, là où les gens manquaient du minimum vital, quand la communauté internationale a abandonné ce pays aux mains d’Hafez al-Assad. Les chiites aussi ont le droit de vivre. C’est sur la faillite des démocraties que l’organisation terroriste a prospéré. Cela ne signifie d’ailleurs pas que tous les chiites sont ralliés au Hezbollah. Chez les chiites, comme les autres Libanais, comme chez les Palestiniens ou les Israéliens, nombreux sont ceux qui se disent prêts à épouser la cause de la paix.

Pour une majorité de Libanais, Hassan Nasrallah s’est d’ailleurs mis au ban de la communauté libanaise en enlevant de façon irresponsable des militaires israéliens. Israël a pris en otage l’ensemble du peuple libanais, qui reste hanté par le cauchemar de la guerre civile. La tempête aveugle déclenchée par Israël n’a réussi qu’à susciter un mouvement de solidarité patriotique dans un pays soumis à des bombardements aussi meurtriers que désinvoltes, et à nourrir la haine dans le monde entier. Rien ne sera fondé sur la haine. C’est pourquoi il y a quelque chose de suicidaire pour Israël dans cette politique. Le Moyen-Orient, plus que jamais, et Israël aussi, ont besoin du Liban. C’est un pays arabe où a duré une présence chrétienne aussi ancienne que le christianisme. Au Liban plus qu’ailleurs, il reste possible de faire reculer ce que Fernand Braudel appelait « des haines de civilisation », celles qui menacent aujourd’hui le monde entier.

Il y a moins d’un mois, des chanteurs et des musiciens, israéliens et palestiniens, étaient venus chanter dans quinze villes de France, d’une seule voix et main dans la main. à Nancy, à Marseille, à Rennes, à Dunkerque, à Paris, leurs chants, leur présence témoignaient d’une volonté commune de paix. L’un d’eux, Habib Awwad, chanteur palestinien du groupe Karawan d’Ibillin (en Galilée), un touche-à-tout souriant et père de quatre enfants, a été tué dimanche par une roquette tirée du Liban sud. L’une de ses amies de tournée, Limor, une jolie chanteuse israélienne, a dit que cette mort la renvoyait dans le pire de ses cauchemars. Ce cauchemar est celui de tous les peuples de cette région ; la paix ne se divisera pas. Le désarmement du Hezbollah va devenir plus que jamais à l’ordre du jour. Ne nous trompons pas. Chacun sait bien que seule la paix entre Israël et les Palestiniens désarmera les folies et les haines, au Liban et ailleurs.

Publié avec l’accord du journal Le Monde

 
 
© Olivier Roller
 
2019-10 / NUMÉRO 160