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Politique des meetings ou le non-politique


Par Melhem Chaoul*
2006 - 11

Nous parlions dans le temps de ce qu’on appelait  les messes nazies et, un peu plus tard, des mouvements de masse  des gardes rouges de Mao Zedong ou encore, dans le monde arabe, des masses de la Umma tétanisées par Abdel Nasser.  On sait que les masses ont été inventées contre l’individu-citoyen par les dictateurs, les totalitaires illuminés et les ultradéfenseurs d’identités jalouses.

Dans une république démocratique, et contrairement à des stéréotypes bien ancrés, la base de la légitimité n’est ni le peuple ni les masses, mais un être libre et raisonnable qui est le citoyen.  Or être citoyen, c’est exercer deux activités en démocratie : l’activité électorale afin de se faire représenter par des dirigeants de confiance,  aptes à défendre les intérêts des citoyens dans la sphère publique, d’une part, et l’activité critique de questionnement et de sanctions visant à corriger et à réajuster les pratiques que ces citoyens jugent inacceptables, d’autre part. Notons que cette activité critique doit s’exercer aussi bien « en externe » à l’égard des dirigeants au pouvoir qu’ « en interne » à l’égard  des responsables de formations politiques.

Or, pour que le citoyen puisse exercer sa double activité en politique, il est nécessaire qu’il soit informé. La démocratie en république repose, en effet, sur la plus large information possible des citoyens. C’est ainsi que lors de la genèse de la démocratie à l’époque moderne, une panoplie de pratiques fut mise en place afin d’instaurer la communication essentielle entre les citoyens et leurs dirigeants : la presse, les imprimés, les programmes, les débats et les meetings.   

Un meeting en démocratie républicaine est une cérémonie, une forme de rituel au cours duquel les organisations politiques communiquent essentiellement avec leur base : ils la mobilisent, lui expliquent les grands axes de leur politique ainsi que les choix sociopolitiques qui sont censés représenter ses aspirations. Cette cérémonie comporte évidement une part d’émotionnel et une part de rationnel : la communion des militants, d’une part, et la compréhension des choix politiques, d’autre part. Le meeting d’une formation envoie par ailleurs des messages aux autres formations et même aux citoyens non engagés.

Dans la démocratie libanaise d’aujourd’hui, l’utilisation effrénée et perverse du meeting politique a fait de celui-ci une véritable machine de guerre, mobilisant un public qui n’est plus supposé faire des choix, puisqu’il a choisi une fois pour toutes et définitivement. Dans ce cas, le public libanais n’est plus une société d’individus libres, mais un agglomérat de supporters, assimilables à ceux d’un club sportif, venus encourager leur équipe dans un match de finale (« C’est la lutte finale... »). Ce système vise à empêcher le Libanais de juger et de raisonner librement. En un mot, il vise à le transformer en un sujet docile qui est le moins possible un acteur autonome.  Quant aux messages envoyés par les meetings version libanaise, ils relèvent des menaces pures et simples vis-à-vis de ceux avec qui on est supposé convoler en union nationale.

Autre utilisation perverse du meeting politique, le fait d’y recourir en tant que mécanisme plébiscitaire permanent. Là s’installe le non-politique par excellence : la masse remplace le citoyen, le décompte des supporters en un pourcentage plus élevé que 70% remplace les voix des urnes, l’illusion de la puissance remplace la réalité des institutions, un « nous sommes les plus forts » remplace un « nous avons le meilleur programme pour le pays ».

Dans cette ferveur à organiser des meetings supposés mobiliser de larges jamahir, les organisations politiques concernées révèlent leur mentalité politique latente, la vraie image de la construction étatique qu’elles envisagent pour le Liban : celle d’un État populiste et autoritaire, fondé sur des masses dociles conditionnées dans la haine de la liberté regardée comme corruptrice et de la démocratie vue comme une menace de chaos. Menées par un guide qui, de victoire divine en nettoyeur administratif, use d’un charisme puisant ses racines dans le malaise social. Ces « masses » sont alors entraînées dans des aventures sans fin, fort coûteuses socialement, économiquement et même démographiquement pour certaines catégories de Libanais.

 

* Sociologue

 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160