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Le grand échiquier moyen-oriental : chronique annoncée d'un désastre ?


Par Carole André-Dessornes
2014 - 08
Stabilité politique et Moyen-Orient ne semblent guère rimer. L’échiquier moyen-oriental n’en finit pas de se recomposer, au gré des conflits et des crises.

Alors que Daech (EI - État islamique) contrôle une partie de l’Irak et sème le désordre en Syrie, le Liban, une fois de plus, se trouve pris en tenaille et subit les convulsions régionales.

Il est bien évident que la réconciliation nationale en Irak avancée après le retrait des Américains en 2011 va se faire attendre et ce pour une période indéterminée. L’exclusion de la minorité sunnite par le pouvoir en place n’a pas manqué de nourrir ressentiment et animosité, poussant par là même certains à flirter avec le courant salafiste, voire à aller bien au-delà en adhérant à une pensée bien plus radicale et destructrice incarnée par les jihadistes. 

L’Irak est miné par les divisions internes et Daech maintient la pression par la terreur, défendant une idéologie reposant sur le tout répressif. Ses membres ont clairement affiché leur volonté de s’imposer en proclamant le Califat fin juin. Leur attitude pleine de défiance à l’égard d’une scène internationale peu encline à réagir, traduit une confiance tout autant qu’une ambition démesurée, faisant d’Al-Qaïda un rival qui a perdu de sa superbe. Abou Bakr al-Baghdadi, leader incontesté de Daech, figure obscure et opportuniste par excellence, n’a fait que profiter des tensions de sociétés arabes minées de l’intérieur, usant de slogans glorifiant un « islam » des plus rétrogrades. Ces mêmes groupuscules bafouent autant l’Islam que les musulmans et sèment le trouble, n’ayant de cesse de vider la religion de son essence même.

L’avancée de ces jihadistes ne fait que révéler les failles d’un système sécuritaire qui n’a de sécuritaire que le nom. Tout comme son homologue syrien, le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki utilise la rhétorique du complot, accusant les monarchies du Golfe de financer les jihadistes, sans pour autant se remettre en question.

Si l’Occident peine à sortir de sa léthargie, l’Iran en revanche n’entend pas laisser l’Irak lui échapper. Certes la confrontation ne peut plus être évitée, mais seule une vraie solution politique – différente de celles qu’on a l’habitude de voir et que l’on peut qualifier de stériles – permettra d’entrevoir une sortie de crise… Encore faut-il que les différents acteurs de la scène internationale jouent vraiment le jeu et cessent de tergiverser.

Les événements s’enchaînent ! C’est ainsi que l’actualité en Irak a relégué la crise syrienne au second plan, voire au troisième plan après la montée des tensions entre Israéliens et Palestiniens, provoquant une réponse démesurée de Tsahal aux roquettes du Hamas sur Gaza qui vit une tragédie humanitaire depuis le 7 juillet dernier.

Les raids menés par l’armée israélienne sur Gaza ne peuvent que réjouir Bachar el-Assad, ce dernier se faisant oublier, du moins pour un temps, de la scène internationale. Reconduit à la tête de la Syrie, il a su profiter d’une Europe et d’une Amérique atones tout autant que de la terreur qu’inspire Daech – sans oublier les jihadistes du Front al-Nosra qui ont fait allégeance à ce dernier – et du soutien indéfectible de son allié russe, mais aussi de l’appui sur le terrain du Hezbollah libanais. Bachar el-Assad est parvenu à transférer aux radicaux jihadistes, la primauté d’incarner ses adversaires, réduisant au silence les vrais opposants au régime. La nature même de l’opposition, telle que présentée par el-Assad, garantit sa survie.
Que dire de la crise présidentielle au Liban, occultée par les médias occidentaux ? La présidence est vacante depuis le 25 mai dernier, date de la fin du mandat de Michel Sleiman, ce qui ne manque pas de fragiliser le pays.

Le « modèle westphalien » s’étant peu à peu imposé dans la région, se trouve aujourd’hui contesté, voire contourné par ces mêmes États qui, tout en défendant leur souveraineté, n’hésitent pas à jouer les prédateurs hors de leurs frontières. Des frontières qui se transforment en espaces de violences intenses, élargissant ainsi les zones de conflits au-delà des territoires nationaux. 

« Les vieux arrangements » entre la France et la Grande-Bretagne lors des accords de Sykes-Picot s’essouffleraient-ils ? Signifiant par là-même l’échec de l’État-Nation dans la région.

La désintégration sociale et politique qui se joue en Irak trouve son expression la plus radicale dans la violence interconfessionnelle. 

Il ne faut pas se tromper pour autant. Aujourd’hui la tendance est de surestimer la dimension confessionnelle alors que les affrontements, notamment en Syrie, trouvent leur origine ailleurs. Les espaces composites voient l’autorité se diluer. Les régimes ne cherchent même plus à surmonter ces fractures, mais plutôt à les alimenter, et ce en dépit des risques encourus, n’hésitant pas à promettre le chaos à ceux qui souhaitent leur fin.

Réduire l’embrasement actuel à la continuation de la guerre entre sunnites et chiites depuis la mort du Prophète est une erreur ; il ne faut pas occulter ce qui se cache derrière, à savoir les luttes d’influences d’acteurs régionaux – Arabie Saoudite, Iran, Turquie… – combinées à des politiques en faillite dans la région.

La dimension confessionnelle se trouve ainsi instrumentalisée. Une des contradictions qui semblent dominer certaines monarchies du Golfe réside dans la volonté de soutenir tous les mouvements radicaux à l’extérieur de leurs frontières tout en contenant l’activité de ces derniers à l’intérieur de ces mêmes frontières. N’y a-t-il pas un risque à vouloir jouer les apprentis sorciers ? Rappelons juste que les crises échappent souvent à ceux qui s’y risquent.

L’inaction des puissances occidentales est-elle à relier avec la théorie du « chaos créateur » tant défendue par les plus conservateurs des Américains ? Cette théorie suffirait-elle à expliquer l’acceptation, voire l’encouragement d’un processus de désintégration sociale et de fragmentation territoriale ?

L’Irak a été la plus grande aberration du mandat de Bush, la Syrie celle d’Obama. La Syrie, l’Irak et le Liban restent toujours le théâtre des enjeux et du bras de fer qui opposent l’Iran à l’Arabie Saoudite. Washington demeure, malgré son silence assourdissant, au centre du jeu en faisant pencher la balance d’un côté ou de l’autre, excluant toute intervention directe. La Russie, quant à elle, a fait son grand retour dans la région avec la crise syrienne.

Le Moyen-Orient, bien que paraissant quantité négligeable, reste au cœur de l’échiquier mondial. Les calculs géopolitiques, toujours de mise et loin d’avoir disparu avec la fin de l’ère coloniale, déterminent encore l’évolution du monde arabe.

La raison et le temps suffiront-ils à dénouer ces crises qui s’enchaînent, voire se superposent ? C’est à souhaiter !

Carole André-Dessornes est consultante en géopolitique, auteur et Docteur en sociologie
 
 
D.R.
« La désintégration sociale et politique qui se joue en Irak trouve son expression la plus radicale dans la violence interconfessionnelle. »
 
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