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2014-08 / NUMÉRO 98   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chasse à l'homme


Par Richard Millet
2012 - 09
Le 22 août 2012, j’ai publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux trois livres : Intérieur avec deux femmes, récit de voyage dans la Hollande de la peinture du siècle d’Or et dans ma mémoire amoureuse ; Langue fantôme, essai sur la paupérisation de la littérature, qui questionne la disparition du style et l’appauvrissement de la langue dans le roman contemporain international – essai suivi d’un très bref Éloge littéraire d’Anders Breivik ; et enfin De l’antiracisme comme terreur littéraire, plaidoyer contre l’éternelle accusation de racisme qu’on lance à tout bout de champ, en France, contre les gens qui tentent de réfléchir sur l’immigration de masse, le multiculturalisme, l’identité européenne. De ces trois livres, aucun n’a été vraiment lu et on m’a d’emblée traîné dans la boue sur la seule foi de ce titre : Éloge littéraire d’Anders Breivik, dont je pensais que l’ironie suffirait à montrer qu’il s’agit de tout le contraire de l’apologie d’un tueur. 

L’« affaire Millet » est donc née d’une non-lecture et d’une chasse aux sorcières typiquement parisienne dans une « rentrée littéraire » qui s’annonçait morne, les uns m’accusant de racisme, les autres me condamnant sur des citations tronquées, d’autres faisant de moi un tueur « libanais ». Dans les 18 pages consacrées à Breivik, je propose d’aborder le cas du tueur norvégien sous l’angle littéraire, notamment en montrant que Breivik, dont je condamne les crimes à plusieurs reprises dans le texte, est une réponse monstrueuse au multiculturalisme qui, l’Europe n’étant ni l’Amérique ni l’Orient, menace les nations européennes. La littérature et plus largement la culture semblent devenues impuissantes à perpétuer cet espace commun qu’on appelait l’Europe et dont les racines, faut-il le rappeler sans nier les apports extérieurs, sont chrétiennes.

Lors de son procès, Breivik s’est présenté comme un écrivain. Je montre qu’il n’est qu’un écrivain par défaut : il entérine par ses crimes la défaite même de la culture qu’il dénonçait. Il est remarquable qu’un journaliste du Nouvel Observateur ait, en août 2011, rendu compte du massacre d’Utoya en tentant d’« expliquer » Breivik par la violence des Eddas, les sagas fondatrices de la culture scandinave ; c’est aussi absurde que d’expliquer le prétendu racisme des Français par la Chanson de Roland. C’est manifester une haine singulière de la littérature, dont je fais également les frais, les trois livres qui paraissent ensemble constituant une méditation en trois parties sur un destin personnel dans une Europe en passe de n’être plus qu’un protectorat américano-qatari. 

Comme on ne m’a pas lu, on tente aussi de lier ce qu’on croit savoir de moi à mon statut dans la maison d’édition où je travaille. On s’en prend donc à ma vie privée, des journalistes enquêtant sur mon passé comme des agents du KGB en faisant parler des gens qui m’ont connu autrefois et que je croyais morts : ils disent tout le mal qu’ils ont toujours pensé de moi. La France n’est-elle pas le seul pays où la terreur stalinienne se soit maintenue, notamment dans le domaine culturel où des intellectuels qui ont cautionné les massacres du maoïsme et des Khmers rouges peuvent occuper des positions enviées dans les médias ? 

On refuse de me lire pour mieux me traiter de militant d’extrême-droite et bien sûr de raciste, certains souhaitant me traduire devant la 17e chambre correctionnelle, où l’on défère les déviants. Moi qui déteste la « politique » et considère la langue arabe comme constitutive de mon être profond, et qui n’aime rien tant que les frontières, les individus, les langues, le Liban où j’ai grandi, et tout ce qui m’arrache à la morosité française, rappellerai-je qu’une culture ne vit que de ses perpétuels apports et aussi de ses contradictions, voire de ses querelles ? Je n’ai pas le goût du scandale ni d’autre provocation que celle qui conduit à la réflexion personnelle. Je demande qu’on lise ensemble ces trois petits livres, et on comprendra que toute mon œuvre est, en même temps qu’un combat contre le politiquement correct, une inlassable et nécessaire interrogation sur un sujet désormais interdit en France : l’identité, mes ennemis ayant eux falsifié la vérité pour se faire les agents du renoncement à soi, c’est-à-dire de nouvelles formes de totalitarisme plus ou moins déguisé qui régissent la culture occidentale et devant quoi certains, trop rares, ne peuvent que devenir, à un prix dont je prends ces jours-ci la mesure, attaqués de toutes parts, insultés, traînés dans la boue, mais déterminés à rester libres.
 
 
D.R.
« Les trois livres constituent une méditation sur un destin personnel dans une Europe en passe de n’être plus qu’un protectorat américano-qatari. »
 
2014-08 / NUMÉRO 98