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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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L'esprit des lieux


Par Anthony Karam
2017 - 04
«Fabrications humaines par excellence, les lieux sont ce que l’on en fait – ils sont tout ce qu’on les tient pour être –, et leurs voix désincarnées, immanentes bien qu’inaudibles, ne sont que celles de ceux qui se parlent à eux-mêmes en silence. Que font les peuples avec les endroits qu'ils habitent ? » Et, serait-on tentés de se demander, inversement, que font les endroits des peuples qui les habitent ? Que sont, qu'étaient, que deviennent ces endroits sans eux ? Et quand le lien entre ce qui fait un lieu et ce qui fait un peuple est fondamental, alors le lieu n'est-il pas la première personne ?

Si l'entrée en matière de Keith Basso prend d'emblée le lecteur à la gorge, c'est qu'elle pose une question universelle à partir d'un propos on ne peut plus local. L'anthropologue américain décédé en 2013 a passé l'essentiel de sa carrière, soit près de trente-cinq ans, en immersion au sein du peuple des Apaches occidentaux de Cibecue (« la vallée aux longues falaises »), dans les frontières actuelles de l'État d'Arizona. Il ressort, au fil des pages, un portrait en creux de l'auteur, presque comme une autobiographie. Le voilà qui se met en scène, devient un des personnages de cette société, en accompagne les membres dans différentes activités, fait le vacher, trait le bétail, vit sur place.

* * *

Ayant auparavant approfondi d'autres sujets anthropologiques plus attendus (le rôle du silence, le symbolisme, la sorcellerie), il s'attache ici à une approche presque inédite, dont la somme donne une très belle surprise, cet ouvrage à la croisée de plusieurs genres littéraires et universitaires qui, au final, se dévore comme un roman. Ce que Basso tente de dessiner, c'est une carte, non pas une carte à la façon européenne, mais... une carte apache. Il n'y a pas de territoire sans carte, ni de carte sans points de vue, et donc à partir de ces prémisses cette carte apache sera une carte de points de vue – près de trois cent au total –, tel arbre, telle source, telle colline, telle clairière, une carte du regard des Apaches et de la manière dont leurs lieux ont été pour la première fois habités et dits. 

Le lieu n'existe qu'à partir du moment où il est décrit, et il n'est jamais décrit que d'un point de vue précis, qui est le point de vue du premier arrivant face à une terre inconnue. Quand aujourd'hui on visite le lieu nommé L'eau s'écoule en dessous d'un peuplier, on a le point de vue de l'ancêtre qui a donné pour la première fois à l'endroit son nom propre, et qui par son esprit et son empreinte l'habite encore même après sa mort. Dans un mouvement de bascule, l'espace prend alors la place du temps. Que s'est-il passé ici et qui est passé ici deviennent les deux faces d'une même question où penser le lieu c'est déjà le bâtir, c'est déjà l'habiter.

À partir de ce cadre théorique, c'est une suite d'histoires et de contes palpitants qui sont rapportés par Basso, presque comme un recueil de nouvelles où chaque lieu répertorié a un sens et une utilité. Ainsi par exemple, le lieu-dit Elle porte son frère sur son dos est un pente, Elle a vieilli en restant assise est un champ de maïs, d'autres encore se nomment Les veuves s'arrêtent pour reprendre leur souffle, c'est le lieu d'un massacre et d'une fuite ou encore Genévrier se dresse seul. Qu'ils soient descriptifs ou bien commémoratifs, chacun de ces sites a sa poésie propre et tous ont quelque chose à enseigner et sont bénéfiques, même quand ils rappellent un événement négatif – un raid navajo (l'ennemi récurrent), une histoire d'inceste ou un délit. Tous ces lieux ont des noms et tous ces noms ont des histoires. « L'homme habite en poète » écrit Hölderlin et c'est en ce sens que les conteurs sont ici des chasseurs qui décochent des flèches, lesquelles traquent les auditeurs au fil des générations en les faisant réfléchir à la manière dont ils vivent, donnant aux mots et aux lieux leur dimension morale.

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Peut-être plus qu'un autre, l'espace américain, qui est le cœur battant du pays, permet par son ampleur à des lieux en apparence vierges de déborder dans la vie quotidienne. C'est ici la Nature qui cicatrise les êtres, les régénère et les perpétue. Les pierres en deviennent immémoriales et entretiennent une vie secrète, comme dans le recueil de nouvelles de l'auteur et écologiste Rick Bass The Lives of Rocks, paru en 2007, la même année que Returning to Earth de Jim Harrison (L'Orient littéraire, août 2008). On le voit bien dans l'ouverture magistrale de The New World de Terrence Malick, où l'appartenance organique et instinctive mais en fait très formulée des Indiens algonquins de Virginie à leur terre fait graviter toute leur existence autour du monde naturel.

Que reste-t-il alors aux peuples sans terre sinon les mots et leur pouvoir de liaison, pour être ensemble et faire encore sens ? C'est Edmond Jabès en diaspora : « Nos champs sont des chants ». Ces mots ne valent que quand ils sont partagés, psalmodiés et répétés, et au final ce sont eux qui font communauté.


 
 
D.R.
Que reste-t-il aux peuples sans terre sinon les mots et leur pouvoir de liaison, pour être ensemble et faire encore sens ?
 
BIBLIOGRAPHIE
L'Eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert (Wisdom Sits in Places) de Keith Basso, traduit de l'anglais par Jean-François Caro éditions Zones sensibles, 2016, (édition originale 1996), 196 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138