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L’espionne qui m’aimait


Par Anthony KARAM
2012 - 12
Son nom est Serena Frome. Elle est blonde, dans sa vingtaine, des yeux « bleu d’été », vient d’obtenir un diplôme de mathématiques de Newnham College, Cambridge. Fille aînée d’un pasteur anglican « qui ne s’est jamais retrouvé dans une boutique », Serena est un peu vieux jeu avec ses tenues pêche et crème et sa relation sentimentale qui la lie à un professeur d’histoire bien plus âgé. Par-dessus tout, elle aime lire de la fiction. De fait, elle lit tout, de Jane Austen à... La Vallée des Poupées de Jacqueline Susann, de l’Octopussy d’Ian Fleming à Koestler, Orwell et Soljenitsyne.

On est en 1972, Serena devient une « Cold Warrior » dont les critiques littéraires dans Quis?, une publication universitaire, sont fortement teintées d’anti-communisme. C’est l’année de son recrutement par le MI5, le service de renseignement britannique encore tout entier dédié à lutter contre les infiltrations venues de l’Est. Et l’aspect le plus doux, du moins un des plus intéressants de la guerre froide d’alors, est bien la guerre des idées. Serena participe à l’opération Sweet Tooth, consistant à financer à leur insu et par le biais d’une association culturelle écran la vie de dix jeunes auteurs à fort potentiel, à qui il suffirait juste pour être sélectionnés d’être sceptiques quant aux régimes de l’Est ou sur l’imminence d’une catastrophe qui menacerait l’Occident, et qui seraient plutôt sensibles aux idéaux de liberté et de démocratie. La mission est de longue durée, il s’agit de donner les moyens financiers à un jeune écrivain d’éclore.

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Dans le cadre de sa mission, Serena prend en charge Tom Haley, un jeune auteur dont elle tombe presque immédiatement amoureuse, et qui est un genre de double parfait du jeune Ian McEwan : tous deux ont un diplôme d’anglais de l’université du Sussex, tous deux sont découverts par le légendaire éditeur de chez Jonathan Cape, Tom Maschler. L’héroïne est jeune, romantique, elle se cherche encore, et c’est elle qu’on suit tout le long, à la première personne. Elle se croit encore inconsistante : « I was a girl with untutored tastes, I was an empty mind, ripe for a takeover. » Mais dans le mensonge fondateur de sa relation avec Tom, elle est seule, incapable de lui révéler la vérité. « I couldn’t have known at the beginning where we were heading, and as soon as I did know, it became too precious to threaten. » S’ensuivent des mois d’amour et de dissimulations, de chablis, d’huîtres et de sexe en bord de Manche, à Brighton, lieu de résidence de Tom. 

En Grande-Bretagne, 1972 est surtout une année pivotale entre toutes : c’est l’année du Bloody Sunday de Derry, le point de départ de la crise énergétique, de la grève des mineurs, de la pénurie de charbon qui s’ensuit et du glissement de la menace de l’Est européen vers les groupuscules nord-irlandais, palestiniens et d’extrême-gauche. La décennie est monochrome, grise et les salariés londoniens ne s’adaptent que très lentement à la contre-culture issue des années soixante.  « The Sixties – whatever they were… entered this decade wearing a sinister new mask. » Le snobisme et le sexisme sont encore ambiants, Serena les vit au quotidien, et les rapporte avec force détails.

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Voilà donc aujourd’hui un auteur, Ian McEwan, au faîte de sa maturité, qui revient dans ce douzième roman, avec une légèreté apparente, sur ses années de jeunesse, sur ses vingt ans, mais par des chemins de traverse : la première personne est ainsi une narratrice, qui plus est très autocentrée. On le savait capable de beaux portraits féminins, notamment dans ses deux meilleurs livres (avec Sweet Tooth) : Briony dans Atonement (Expiation, 2001), déjà narratrice à la première personne, ou encore Florence dans On Chesil Beach (2007 - voir L’Orient Littéraire d’octobre 2008), mais cette dernière livraison est sans conteste l’œuvre de la maturité, son livre le plus heureux. Le style y est séduisant sans effort apparent, avec une aisance déconcertante. La première partie, tout le premier tiers, avance sous le sceau du roman d’initiation et surtout du roman d’espionnage, les deux genres ayant leurs codes, très marqués, leurs auteurs tutélaires - au premier rang desquels on pense à John Le Carré et à sa mise à nu du MI5 et de la psychologie de ses agents.

Mais le vrai sujet est, bien sûr, ailleurs. Il ne s’agit pas ici d’espionnage au sens strict - il n’y a, par exemple, quasiment pas de mort d’homme -, mais bien d’un livre sur les livres et sur les auteurs, sur les jeux de miroir entre vie et art, entre écriture et espionnage. Une brillante et gigantesque métafiction en forme de poupées russes, dont il est tout à fait impossible de révéler le moindre élément sans gâcher le plaisir de la lecture. Tout au plus pourrait-on garantir qu’à peine la dernière page de Sweet Tooth achevée, l’envie de reprendre l’ensemble depuis le début est inévitable, tant le puzzle, la structure et les couches de lecture s’avèrent, au final, complexes, avec plusieurs strates d’auteurs, d’espions, d’histoires et de temporalités.

McEwan est connu pour ses entames de roman magistrales, mais celle-ci est quand même assez sidérante : « My name is Serena Frome (rhymes with plume) and almost forty years ago I was sent on a secret mission for the British security service. I didn’t return safely. Within eighteen months of joining I was sacked, having disgraced myself and ruined my lover,  though he certainly had a hand in his own undoing. » D’emblée, dès le premier paragraphe, la fin semble être déjà donnée, c’est déjà l’histoire d’un échec. En apparence, tout est dit. Et pourtant, Sweet Tooth ne se déploie vraiment que dans ses toutes dernières pages, qui consacrent, sans aucune facilité mais avec beaucoup d’ironie, un triomphe rétrospectif de la littérature et de l’influence qu’elle peut avoir sur la vie.

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Tous les romans sont des romans d’espionnage, de la même manière que tous les écrivains sont des espions, et tous les lecteurs aussi. Sous des dehors ludiques et parfois même fleur bleue, McEwan signe là un livre joueur sur l’écriture des livres, sur leur lecture, et sur l’espionnage intense et jouissif inhérent à ces deux activités. 




 
 
Tous les romans sont des romans d’espionnage, de la même manière que tous les écrivains sont des espions, et tous les lecteurs aussi.
 
BIBLIOGRAPHIE
Sweet Tooth de Ian McEwan, En cours de traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) Édition originale 2012 Jonathan Cape, London, 336 pages
 
2014-09 / NUMÉRO 99