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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Au futur antérieur


Par Anthony KARAM
2012 - 03
S’il n’avait découvert en 2011, à l’arrière de son restaurant préféré, un terrier de lapin lui permettant de remonter en 1958, Jake Epping aurait pu rester ce simple professeur d’école de 35 ans, installé à Lisbon Falls, dans le Maine. Mais voilà qu’il se rêve alors un autre destin, et se met en tête d’éliminer Lee Harvey Oswald, « Save Kennedy, save his brother. Save Martin Luther King. Stop the race riots. Stop Vietnam, maybe... Get rid of one wretched waif, buddy, and you could save millions of lives. »

* * *

Même si dans l’esprit du plus grand nombre, Stephen King sera pour toujours le horror meister aux cinquante best-sellers, 11.22.63 apparaît d’emblée très différent du reste de l’oeuvre, en ce sens qu’il n’y a pas de figure malfaisante immédiatement identifiable, pas de Plymouth dotée d’une conscience maléfique (Christine, 1983), pas de virus dévastateur (The Stand, 1978), pas même de parent déséquilibré (Carrie, 1974, The Shining, 1977) ou de groupie désaxée (Misery, 1987). Comme un Dead Zone (1979) inversé, où les prémonitions délirantes du héros le poussaient à assassiner un homme politique dont l’avènement à la présidence allait causer un conflit nucléaire global, le propos est autrement ambitieux : l’adversaire, c’est l’Histoire elle-même, dont Oswald n’est qu’un des outils, une des chevilles ouvrières.

King nous dispense de la plupart des poncifs sur les voyages dans les interstices du continuum spatio-temporel. Ici, les règles d’aller-retour sont plutôt simples. L’auteur connaît son sujet: il contourne le « paradoxe du grand-père» (que se passerait-il si on éliminait dans le passé son propre grand-père avant que celui-ci n’ait eu une progéniture ?) ou encore l’« effet papillon » (le simple battement d’ailes d’un papillon peut provoquer un cyclone à l’autre bout de la planète), ce dernier concept ayant été magnifié de façon définitive par les classiques de Ray Bradbury (A Sound of Thunder, 1952) et surtout de Jack Finney (Time and Again, 1970), que King cite avec admiration en postface, peut-être la plus grande œuvre sur les excursions dans le temps. Nous ne sommes même pas dans la catégorie des « what if ? » uchroniques, la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé, à la façon de Philip K. Dick (The Man in the High Castle, 1963, les nazis sont victorieux) ou encore de Philip Roth (The Plot against America, 2004, Charles Lindbergh devient Président en lieu et place de Franklin Roosevelt). 

* * *

Transplanté cinq ans avant l’assassinat de John F. Kennedy, Jake Epping passe donc du Maine d’aujourd’hui au Texas de 1958. Sous l’alias de George Amberson, il vit grâce aux paris sportifs (dont il connaît bien entendu les résultats), tombe amoureux de la libraire locale, Sadie Dunhill, et même de toute une époque où, malgré la ségrégation et la misogynie, la nourriture est plus goûtue, les gens plus amicaux, plus sincères aussi, la musique plus délurée, les voitures plus grandes et plus belles. C’est l’Amérique d’Eisenhower et de Jayne Mansfield, des Mad Men et de Pan Am, des cocktail shakers et des jumbo jets - le tout décrit avec une luxuriance de détails assez impressionante.

Dans le même temps, il enquête, traque et espionne Oswald, emménage sous son appartement. Il a quelques années devant lui pour se forger la certitude que celui-ci a agi seul (ce que pense d’ailleurs intimement l’auteur lui-même, et qu’il s’évertue à démontrer). Cinquante ans de conspiracy theories sont passées par là, Jake veut être sûr d’éliminer la bonne personne. L’approche progressive d’Oswald permet un portrait au vitriol de l’assassin, aigri, peu confiant en lui-même, violent avec sa très belle femme russe, narcisse pathétique résolu à attirer sur lui l’attention du monde. Sur Lee Harvey Oswald, King est ici presque aussi convaincant que James Ellroy dans American Tabloid ou que Norman Mailer dans Oswald’s Tale (tous deux parus en 1995), même si le portrait de fiction le plus troublant d’Oswald reste certainement celui qu’en dresse Don DeLillo dans Libra (1988, à lire en toute priorité).

* * *

Par un tour de force littéraire, King donne, dès lors, à voir ce que Bergson appellait le « mouvement rétrograde du vrai », celui-là même qui permet à l’Histoire de se déployer en récit, de s’écrire au futur antérieur, et qui donne la mesure de moments sinon anodins dans la vie quotidienne des personnes observées. Oswald achète une carabine, mais tant qu’il n’en fait rien, l’épisode reste secondaire, banal, ahistorique - et singulièrement au Texas...

Mais même scruté d’aussi près, au corps, le passé reste obscur et inflexible; il est ce pays étranger qui, en tout état de cause, avance, implacable. Il est l’Histoire, ce rouleau compresseur, ce cauchemar dont on ne se réveille pas et auquel on ne peut échapper. Il est le Temps, machine infernale s’imposant à tous, indifférente aux vies. « Time is obdurate. It doesn’t want to change. » 

* * *

Parti pour sauver le monde, Jake Epping finit par se sauver lui-même. L’Histoire ne déviera pas de son cours, mais sa propre histoire, oui. Et si un homme seul peut faire la différence, c’est peut-être uniquement pour soi et pour la personne qu’il aime, ici Sadie. Seul l’amour sauve le monde, seul l’amour est plus fort. De retrouver, même en mode mineur, cette idée-là - certainement un des plus beaux thèmes romanesques et philosophiques qui soit - dans la droite lignée du Solaris d’Andreï Tarkovski (1972), de retrouver donc cette idée chez Stephen King n’est pas la moindre des surprises de 11.22.63.

Cette histoire d’amour, quinze ans avant sa propre naissance, est même sans doute un des pièges posés par le Temps pour empêcher Epping de le faire dévier de son cours. Toujours en 1972, c’est-à-dire la même année où King avait ébauché cette fresque avant de la mettre de côté durant quatre décennies, David Bowie écrivait, chantait Time, « Time - He’s waiting in the wings / He speaks of senseless things / His script is you and me boys / (...) ».

Au fil des jours, la vie de Jake dans le passé lui semble plus réelle que celle d’où il vient. Le protagoniste se met subitement à douter: « What if I managed, God knows, to stop it from happening and made things worse instead of better ? ». Empêcher l’élimination de Kennedy suffirait-il vraiment à modifier la suite, à prévenir l’escalade au Vietnam, les émeutes raciales, l’aggravation de la Guerre Froide ? 1963 et la fin de Camelot sont certes devenus la matrice explicative de tout ce qui ne va pas dans le monde moderne, du moins dans la psyché américaine, mais c’est évidemment bien trop pour un seul homme, bien trop pour un seul événement, fut-il traumatique en diable.

***

Et si ce monde fait de sang et de larmes, cruel, tragique, et si ce monde était malgré tout le meilleur des mondes ? On ne badine pas avec l’Histoire, veut dire Stephen King, et cette désillusion inspire un des plus beaux passages du récit: « For a moment everything was clear, and when that happens you see that the world is barely there at all. Don’t we all secretly know this? It’s a perfectly balanced mechanism of shouts and echoes pretending to be wheels and cogs, a dreamclock chiming beneath a mystery-glass we call life... A universe of horror and loss surrounding a single stage where mortals dance in defiance of the dark. » 


 
 
Et si ce monde fait de sang et de larmes, cruel, tragique, et si ce monde était malgré tout le meilleur des mondes ?
 
2019-12 / NUMÉRO 162