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Du père au fils
Le philosophe Alain Badiou consacre un livre à son fils adoptif, victime d'un accident de montagne. L'évocation de ce garçon au parcours sinueux donne lieu à une question : que transmet philosophiquement un enfant à son père ?

Par William Irigoyen
2020 - 02

L'allégorie de la caverne de Platon nous enseigne que les images sont trompeuses. Celles que le petit écran véhicule quotidiennement en sont la preuve éclatante. Sur un plateau de télévision, le philosophe français Alain Badiou apparaît souvent austère. C'est que ses interventions tranchent en de nombreux points avec l'époque. L'homme a des convictions et s'y arrime, malgré les vents contraires. Mais, et c'est ce qui se dégage de la lecture de son nouveau livre, derrière cette – réelle ou supposée – austérité il y a la chaleur d'un cœur meurtri : celui d'un père qui a perdu son enfant.

Olivier, écrit l'auteur, a « gelé dans la neige en pleine nuit, suite à un “accident de montagne”, accident très probablement lié à des épisodes encore obscurs » de son arrivée dans les Alpes. Convaincu que la vie du défunt a été « porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle », Alain Badiou se met à réfléchir au legs intellectuel de ce fils adoptif, né d'une mère congolaise morte du SIDA et d'un père inconnu. Mais il s'interroge aussi en miroir sur ce que lui-même, père adoptif, a transmis à ce garçon. Car chacun a appris au contact de l'autre.

Aux yeux du père, Olivier était d'abord une exception au « regard d’un monde – la France, l’Europe, l’Occident – décadent sans consentir à l’avouer, hostile à toute création de vérité, attentif à ce que nulle subjectivité véritable ne puisse faire exception aux maximes disparates de la doctrine dominante. » À lire le récit de sa vie, il apparaît clairement que le garçon entrait dans la catégorie du cas d'école. Intelligent, à en juger par la maturité se dégageant de ses écrits, il lisait beaucoup – Chalamov, Sartre, Hemingway, Camus, Levi...  Il avait surtout une vision « exacte et tranchante » de lui-même et des autres. 

Pourtant – est-ce aussi par volonté politique ? –, il n'a jamais cherché à « valoriser » l'étendue de son savoir. Car Olivier a aussi passé beaucoup de temps à sommeiller. Et à traîner. À Paris, il a longtemps « fréquenté la bande du 11e arrondissement où on traficotait le shit, où on paradait, où on menait des attaques groupées contre les “ennemis” et où on avait affaire plus que de raison à la police et aux juges. » Page après page s'esquisse le portrait d'un garçon qui, comme Bartleby, le célèbre personnage de Melville, a souvent « préféré ne pas » suivre un parcours rectiligne. Mais un Bartleby à identités multiples. 

Car « Olivier » pour la famille est aussi « Biggy » ou « Rudy » pour ses amis, sobriquet ou prénom que les groupes dans lesquels il évolue tour à tour affublent le jeune homme. Pour expliquer cette démultiplication identitaire qui conduit à une « désorientation », Alain Badiou refuse de s'enferrer dans des « gloses freudiennes » et laisse le plus souvent la parole à son enfant. D'autant que, dans des ses rédactions dont sont reproduites de larges extraits dans le livre, Olivier semble le meilleur analyste de lui-même : « J’ai donc tout simplement pendant toute mon adolescence passé mon temps à assassiner ma vraie personnalité. »

Cet assassinat aurait-il pu être évité si le destin avait épargné Olivier ? L'auteur le pense : « Sa mort est d’autant plus douloureuse et absurde que je crois, moi, qu’à cette aube de la trentaine, ces puissances se rassemblaient en lui pour vaincre tout ce que l’instinct de mort y avait cumulé de dispositions négatives et d’obstacles à ce que sa vie soit une vraie vie. » Une vraie vie dont l'auteur semble vouloir étirer les moments de bonheur en enrichissant le livre de photos montrant son fils, à différentes étapes de sa trop courte vie, aux côtés de ses parents et de ses amis, notamment Tarek et Yassine, « deux de ces fameux jeunes “migrants”, terreur des imbéciles, mais trésor disponible, ici, en France, pour ce pays désorienté. »

Bel hommage intellectuel au fils défunt faisant fi de tout pathos, cet essai montre aussi la limite de l'homme qui raisonne. L'esprit ne peut rien contre la douleur qui naît d'une tragédie. À la fin du livre, Badiou le philosophe laisse la place à Badiou l'Homme dans un moment d'une sage mais rare beauté : « Quand je revois en pensée Olivier dans son fauteuil, devant moi, exposant tel ou tel point de sa vie compliquée, et se confiant à moi sans trop de réserves, les larmes me viennent aux yeux, tout simplement. »


 
 
Tombeau d'Olivier d’Alain Badiou, Fayard, 2019, 120 p.


 
 
 
 
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