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Chroniques
Philippe Lançon, ressuscité d’entre les mots


Par Fifi Abou Dib
2018 - 12


Depuis le 8 février 2006, date où il reproduit la série de « caricatures de Mahomet », le magazine satyrique Charlie Hebdo est menacé. Le dessinateur Charb doit bénéficier d’une protection policière. La rédaction subit plusieurs déménagements, jusqu’à ce local défraîchi de la petite rue Nicolas-Appert dans le XIe arrondissement où se produit l’irréversible. 

7 janvier 2015. Le chroniqueur Philippe Lançon, par ailleurs rédacteur à Libération, est arrivé en retard à la conférence de rédaction. Il se prépare à partir pour New York rejoindre Gabriela dont il est amoureux, et l’Université de Princeton qui vient de lui confirmer un poste de professeur de littérature pour le semestre suivant. Soumission, le dernier Houellebecq, est paru le jour-même et le gros de la discussion « libre et conviviale », à la rédaction de Charlie Hebdo, porte sur le sujet. 

Il est « 11h25, peut-être 11h28 » quand Lançon s’apprête à quitter les lieux. Tout à coup, on entend « des pétards sourds et sans écho », accompagnés de cris de femmes. Ceux que, tout au long de son récit, Philippe Lançon appelle « les frères K », font leur entrée, « deux têtes vides et cagoulées qui portaient la bigoterie et la mort ». Frank, le policier assigné à la protection de Charb n’a pas le temps de dégainer. Les tueurs crient « Allah Akbar » et tirent, joignant à plusieurs reprises le geste à la formule. La scène ne dure pas plus de deux minutes.

Philippe Lançon est atteint aux mains. Il a surtout le bas du visage quasi détruit. Couché parmi les morts, il fait le mort, ce qui semble le sauver. Il ne sent pas ses blessures, il ne sait même pas s’il est vivant, il est comme dédoublé. Sa posture, dans cette « Danse de Matisse » par laquelle il schématise la position des victimes, fixe devant son regard la cervelle qui s’échappe du crâne de Bernard Maris. Quand les secours arrivent, il sait déjà que sa vie antérieure ne reprendra pas là où elle s’est arrêtée, là où il a laissé son désordre et son tapis ramené d’Irak où il était allé guetter l’attaque américaine, là où il a attaché sa bicyclette, là où il a laissé son portable, là où l’on a déchiré le caban qu’il venait d’enfiler pour sortir. 

Au cours de ses trois années de reconstruction et de convalescence entre la Salpetrière et les Invalides, Philippe Lançon aura certes à son chevet et à ses soins son frère, ses parents, ses amis et les femmes de sa vie. Greffes, trachéotomie, gastrostomie, suffocations, nausées, multiples allées et retours au bloc opératoire sont allégés par l’énergie et la compétence d’une chirurgienne remarquable du nom de Chloé et d’un personnel hospitalier bienveillant. Il a surtout, pour le réconforter dans cette descente aux enfers, la musique de Bach et des pages de La Recherche de Proust, de La Montagne magique de Thomas Mann et des Lettres à Milena de Kafka.

Sur le traumatisme de la tuerie et les longues souffrances que lui vaudra la réparation de sa « gueule cassée », il livre Le Lambeau, un ouvrage hors du commun, sans pathos, émaillé d’une rafraichissante autodérision, avec une distance, une lucidité et une dignité incomparables, où le vécu est sans cesse filtré par l’art, la musique et surtout la littérature. Le Lambeau désigne le péroné de sa jambe droite qui viendra remplacer son menton pulvérisé. Prix Fémina 2018, ce récit, l’un des plus humains jamais écrits, est un témoignage aussi douloureux qu’élégant de la folie de notre époque.

 
 BIBLIOGRAPHIE

Le Lambeau de Philippe Lançon, Gallimard, 2018, 512 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150