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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chroniques
Jérôme Garcin, histoires de famille et écriture thérapeutique


Par Josyane Savigneau
2018 - 04


Longtemps Jerôme Garcin a pensé que les journalistes ne devaient pas écrire de livres. Ou, s’ils le faisaient, ne jamais toucher au roman ou au récit intime. Lui qui ne parvenait même pas à prononcer le prénom de son frère jumeau, Olivier, fauché par une voiture sous ses yeux quand ils avaient six ans, se croyait donc protégé de ce qui lui semblait impudique. Aussi son premier livre, en 1994, à 38 ans, était-il un essai, Pour Jean Prévost (Gallimard, « Folio » n°3257). 

Outre la mort de son frère, il avait vécu, à 17 ans, une autre tragédie. Son père, Philippe Garcin, éditeur aux Presses universitaires de France, était mort d’une chute de cheval, en 1973, à 45 ans. Jérôme Garcin a mis 25 ans avant de pouvoir l’écrire, dans un très beau livre, La Chute de cheval, en 1998 (Gallimard, « Folio » n°3335). Un accident qui aurait dû le tenir pour toujours éloigné des chevaux, alors qu’ils sont devenus sa passion, qu’il est un très bon cavalier, monte chaque week-end chez lui en Normandie et a écrit le passionnant Bartabas, Roman (Gallimard, « Folio » n° 4371).

Comme si, grâce à La Chute de cheval, il avait débloqué le mécanisme du souvenir, comme s’il s’était libéré d’une ombre, il a pu écrire des romans et d’autres livres personnels. Théâtre intime, en 2003, (Gallimard, « Folio » n°4028) est à la fois un hommage à celle qui fut sa belle-mère, Anne Philipe, la veuve de Gérard Philipe, et à leur fille, Anne-Marie, qu’il a épousée. Mais il lui fallut encore huit ans pour publier, en 2011, son livre le plus bouleversant, Olivier (Gallimard, « Folio » n°5445), récit sur ce frère qui sera à jamais sa moitié disparue, sa blessure inguérissable.

Mais que vient-il donc faire du côté de ses grands-pères avec ce Syndrome de Garcin ? Il est vrai qu’être le petit-fils du neurologue Raymond Garcin fait qu’on porte le nom du syndrome découvert par lui, qui n’est pas des plus anodins – paralysie des nerfs crâniens. Mais ce n’est pas pour conjurer les dessous de ce patronyme que Jerôme Garcin s’est intéressé à Raymond Garcin et à son grand-père maternel, le pédopsychiatre Clément Launay. C’est, comme souvent chez lui, pour retrouver et faire revivre des disparus. « Mes quatre grands-parents Garcin et Launay sont morts, mais ils vivent encore dans les lieux où je les ai aimés, dans la nuit où je les convoque, dans les hôpitaux et les bibliothèques où leurs noms et leurs œuvres semblent défier le temps. Ils ont un visage, un regard, une voix, un parfum, une éthique, une lumière que je n’oublie pas. »

Jérôme Garcin veut aussi s’interroger sur cette dynastie de médecins dont il est issu et qui remonte plus loin que ses grands-parents, jusqu’au XVIIIe siècle. Et à sa tradition endogamique qui faisait qu’on épousait la fille de son patron de médecine. Ainsi Raymond Garcin (1897-1971) a épousé Yvonne, la fille du professeur de neurologie Georges Guillain (1876-1961).

Pourquoi son père, Philippe Garcin, a-t-il rompu avec la tradition en devenant éditeur ? Cela reste assez mystérieux. Jérôme, lui, a songé renouer avec elle, mais la mort de son père a changé son destin. Il n’a pas de regrets, parce que « si soigner, c’est sauver des vies, écrire, c’est les prolonger ». S’il y a dans ce livre un peu de nostalgie, c’est celle de son enfance, et surtout celle de ces grands médecins humanistes, comme ses deux grands-pères, qui ont désormais, trop souvent, été remplacés par des surdiplômés extrêmement compétents, mais auxquels il manque parfois, à l’égard de leurs patients, ce supplément d’humanité qui fait que, même malade, on demeure une personne, pas seulement un cas.

 
 BIBLIOGRAPHIE
Le Syndrome de Garcin de Jérôme Garcin, Gallimard, 2018, 160 p.
 
 
 
D.R.
« Si soigner, c’est sauver des vies, écrire, c’est les prolonger. »
 
2018-09 / NUMÉRO 147