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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Et au milieu des ruines… une parenthèse


Par Carole André-Dessornes
2017 - 10


Depuis le début du conflit syrien, les publications se succèdent, sans toujours apporter un regard neuf et, malheureusement, suscitant une certaine usure, voire lassitude d’un public plus toujours au rendez-vous !

Vous allez vous demander alors ce que peut apporter un énième ouvrage ayant encore pour toile de fond la guerre en Syrie ! Pour répondre sans détour, ce n’est pas un énième ouvrage qui finira par se perdre dans les rayons des librairies, noyé sous la profusion de publications d’une rentrée littéraire.

Avec Les Passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui partage avec nous sa découverte d’un groupe de jeunes rebelles, coincés entre ce qui reste des murs encore debout de la ville de Daraya, ayant choisi, au péril de leur vie, de mener parallèlement à la lutte armée un tout autre combat. Mais quel combat ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, il est question de sauver les livres abandonnés par leurs propriétaires foudroyés par la machine de guerre ou ayant fui ; des livres perdus dans les ruines d’appartements vides et éventrés, avec cette idée folle d’édifier une bibliothèque clandestine !

Le dernier livre de Delphine Minoui est un appel ultime à sauver ce qui reste de la civilisation, cette part d’humanité enfouie en chaque être. À travers les ouvrages recueillis, c’est un peu de dignité que retrouvent ces combattants… Mais cela va bien au-delà : c’est une fenêtre ouverte sur l’idée, même fugace, d’un futur « possible », l’imaginaire, l’espoir de voguer un jour vers d’autres horizons. Ces hommes, dont le destin a été brisé, contribuent à rebâtir un monde en laissant s’exprimer leur sensibilité et leur soif de connaissance.
Comme le rappelait Saint-Exupéry, il suffit qu’un seul homme se lève pour qu’il soit suivi. Combien d’autres bibliothèques secrètes ont vu le jour avant de disparaître dans l’oubli ? Tant qu’il y aura des passeurs de livres, l’aspiration à un monde meilleur et à des lendemains heureux résistera face à la barbarie « comme une fragile respiration dans les interstices de la guerre ».

Ce livre est un vibrant hommage rendu à ces figures anonymes qui pour beaucoup ne sont plus que l’ombre d’elles mêmes.

Cette rencontre avec l’histoire hors du commun d’une bibliothèque secrète, Delphine Minoui la doit au « hasard » d’une navigation sur les réseaux sociaux… la page Facebook de Humans of Syria, un collectif de photographes syriens. Son attention s’est portée sur la photo d’une bibliothèque secrète à Daraya, ville martyre qui a tant fait couler d’encre et pourtant nous paraît si lointaine, perdue dans les fracas des bombardements. Après moult recherches, Delphine finit par retrouver l’auteur de cette photo : un certain Ahmad. Il sera son guide !

Cette bibliothèque, trouvant sa place dans le sous-sol d’un immeuble, est devenue une sorte de citadelle, un havre de paix, même pour quelques heures, quelques minutes. Ahmad, comme tant d’autres, a été propulsé du jour au lendemain sur le champ de bataille d’une guerre sans nom. Ils sont bientôt une quarantaine de bénévoles embarqués dans cette aventure hors du commun… Ahmad, Abou el-Ezz, « Ustez », Omar Abou Anas et tous les autres n’ont pas hésité à défier les lois de la guerre et de la folie aveugle. Chacune des collectes de livres procure à ces hommes en armes un plaisir infini… Qui l’eut cru ? À travers cette bibliothèque de fortune, n’est-ce pas un peu de sagesse qui l’a emporté ? Ne serait-ce qu’un instant…

Ces « trésors » devenus source de vie sont aussi un moyen de contourner le livre si souvent rattaché à la propagande politique. Le livre comme fabrique du récit officiel, parade du mensonge d’État, a cédé sa place au livre Libérateur. On va bien au-delà du romanesque. Et la réalité n’est pas toujours là où on l’attend ! 

Pas question de réduire au silence cette histoire aussi insolite qu’improbable, défiant la mort. Pour Minoui, « écrire, c’est recoller les bouts de vérité pour faire entendre l’absurdité ». Elle sera en quelque sorte le témoin de ces instants de vies, du projet fou d’une bibliothèque qui, bien qu’éphémère, restera gravée dans les mémoires de ces aventuriers d’un autre temps. 


 
 
D.R.
Tant qu’il y aura des passeurs de livres, l’aspiration à un monde meilleur et à des lendemains heureux résistera face à la barbarie.
 
 
2017-10 / NUMÉRO 136