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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Femmes à la manœuvre


Par Jabbour Douaihy
2017 - 04
Et si l’histoire de l’Algérie et de la Tunisie était une affaire de femmes ? L’écrivain Saber Mansouri voudrait l’illustrer dans un roman, Une Femme sans écriture, qu’il déroule depuis la colonisation française de l’Algérie jusqu’à nos jours. Oui, la femme mère, la femme artisane, éducatrice, soutient la vie dans ce coin du monde où les hommes sont souvent faux ou inaccomplis. On voudrait bien le croire, mais dans le doute, cédons au charme d’une fiction foisonnante et menée bride abattue sur les chemins du hasard et du sang.

Au tout début de l’histoire, il y avait effectivement une femme à la manœuvre : Lala Siheme (« femme libre et jeune épouse maitrisant complètement son être et son destin ») confectionna avec ses mains habiles le fameux chasse-mouche avec lequel le dey d’Alger frappe le consul de Paris, Pierre Deval, ce qui allait, dans une version populaire, provoquer l’arrivée de l’armée française et faire basculer l’histoire de l’Algérie et de tout le Maghreb.

Ce sera peut-être le seul « fait d’armes » inaugural pour quatre générations de femmes (avec leurs beaux prénoms Gamra, la belle petite lune, Zina, la parure ou Mabrouka, la bénite) qui vont se transmettre leurs histoires respectives en s’adressant chacune à sa fille dans une apostrophe formelle sans conséquence sur le cours des événements si ce n’est d’ancrer leur culture dans l’oralité, justifier le titre du roman et narguer le dernier rejeton masculin de cette lignée de femmes qui joue à l’historien domicilié à Paris, « comme tous les autres ingrats, les enfants vacillants et faiblards de la source écrite ».

Quatre survivors féminins donc qui ont tout affronté dans le registre dramatique : vols, viols, assassinats, complots, retournements d’alliances, beuveries, poètes meurtriers ou imams sans foi ni loi. La vie de l’ancêtre Sihème résume à elle seule ce destin flamboyant et de tous les dangers : fuyant le palais du dey à vingt ans après l’incident du chasse-mouche, elle est séparée de force de son mari, et se marie une deuxième fois à un chef de guerre. Attaquée dans sa tente par son beau-fils aîné, Sihème parvient en rusant à lui couper le sexe et à reprendre la route de l’exode pour se remarier une troisième fois sur un bateau à un membre de la Confrérie des Algériens vigilants de Constantine, et ce devant un témoin sourd et muet, mais le mari est assassiné pour des raisons patriotiques avant même d’avoir pu honorer le contrat de mariage. Un imam refuse de la pénétrer parce qu’elle saignait et préfère la répudier conformément à sa foi religieuse. Elle se sédentarise enfin avec un dernier mariage avec Antara, l’homme aux deux oreilles vigilantes et fonde une communauté de la femme idéale, la Cité des femmes affranchies et autarciques de l’Est algérien. Elle transmet tout son savoir et sa morale à sa fille tout en lui racontant sa vie et comme le fera sa fille à son tour pour arriver à Mabrouka qui clôt l’histoire en s’adressant à son garçon, Massyr (ou destin), pour lui faire cadeau de son récit et lui asséner que « c’est aux filles de raconter l’essence des choses, c’est aux filles de dire la vérité, car elles sauront toujours la préserver ».

La boucle est bouclée et l’épopée se dessèche en passant à l’écrit. C’est la voix qui sert de relais, de prolongement, enrichie d’une petite valise qui symbolise cette pérennité de la femme. Et c’est Mabrouka dans ses dernières paroles à Ghamra qui conclut : « Je te confie cette mallette et le passe de nos femmes, transmets-les et ne trahis jamais et garde surtout les hommes à l’écart (…) ils ne savent pas quoi faire du passé. »


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Une Femme sans écriture de Saber Mansouri, Seuil, Paris, 2017, 350 p.
 
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