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2014-09 / NUMÉRO 99   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le lexique de la liberté
Le lexique de la liberté
Le lexique de la liberté est vaste. Les révolutions le nourrissent sans cesse, y introduisent des vocables inédits (comme le fameux « Dégage ! ») ou des définitions nouvelles. Nous avons demandé à des intellectuels, des écrivains et des journalistes, témoins éclairés du printemps arabe, de nous expliquer, à la lumière de l’actualité, ces « mots de la liberté ».

2011 - 11

Autonomie
Ce que révèlent les révolutions arabes de l’année 2011, c’est la montée historique d’un nouvel acteur social, proprement moderne. Cet acteur se définit par le fait qu’il accède, au bout d’un long cheminement, à une triple autonomie. Autonomie physique en tant qu’individu, dont le projet de vie, défini par lui-même, n’est plus tributaire de sa communauté traditionnelle (famille élargie, clan, tribu, village, corporation). Autonomie psychique en tant que sujet, qui situe le principe de sa pensée et de son action dans sa propre conscience, et non pas dans la volonté divine, qu’il concevait auparavant comme déterminant son destin à sa place. Enfin autonomie politique en tant que citoyen, qui dénie au pouvoir toute légitimité transcendante – surnaturelle (divine) ou sacralisée (nationale) – et le considère désormais comme un simple mandataire de la volonté du peuple.
M.H.


Bouazizi
Rien ne prédestinait Mohammad Bouazizi à devenir un mythe, « l’étincelle » – c’est le titre d’un essai de Tahar Ben Jelloun – qui, en Tunisie, a déclenché la révolution. Fils d’une famille de sept enfants, marchand ambulant, le jeune homme pousse sa charrette pour vendre fruits et légumes. Ne possédant pas d’autorisation officielle, il subit les vexations d’une administration à laquelle il ne peut verser de pots-de-vin. Le 17 décembre 2010, on lui confisque son outil de travail. Il essaie de plaider sa cause auprès du gouvernorat, mais il s’y fait insulter et chasser. Humilié, Mohammad Bouazizi décide alors de s’immoler par le feu devant le siège du gouvernorat. L’acte désespéré de cet être qui « préfère mourir plutôt que de vivre dans la misère » provoque la colère des habitants de Sidi Bouzid. Malgré la répression, le mouvement s’étend spontanément à d’autres municipalités du pays. À l’appel de militants syndicaux, la révolte atteint la capitale le 27 décembre… En guise d’hommage, des avenues, des places portent désormais son nom, notamment à Tunis et à Paris. Un marchand des quatre saisons aura fait le printemps.
A.N.


Constituante
Pour fonder un État de droit à l’ère de la démocratie, une Assemblée constituante élue au suffrage universel paraît être la voie royale pour élaborer et voter la loi organique. La Constitution pourrait être préparée par des commissions et soumise ultérieurement à un référendum populaire, mais les représentants des divers partis sont seuls à pouvoir établir le consensus légitime. Dans « l’Orient compliqué », les choses ne sont pas aussi simples. À supposer neutralisées par un contrôle international violence et fraude, la question se pose : quelle loi électorale pour choisir les constituants ? Seule une loi complexe prenant en compte la représentation des minorités religieuses, nationales et linguistiques sans léser la majorité et en ne mettant pas en péril l’efficience du régime à naître est la bienvenue. Mais quels sages pourront lui donner le jour ?
Autre problème : et si la souveraineté populaire, cœur battant de la démocratie, donnait le pouvoir à des ennemis de la liberté, de l’égalité et des droits de l’homme, à un courant qui obstrue toute alternance ? Il serait donc légitime de se méfier d’un peuple trop longtemps opprimé, donné en pâture aux intégrismes et dont les organisations et les élites ont été continuellement décimées. Hitler lui-même est venu au pouvoir par la voie électorale. Le printemps arabe a donc, à l’heure où l’Occident souffre de plus d’un mal, à répondre à des défis qui ne lui sont pas seulement propres, mais qui pourraient grever l’avenir des sociétés humaines.
F.S.


Dégage ! (Erhal !)
Scandées par des millions d’Égyptiens durant les 18 jours de la révolution du 25 janvier, ces deux syllabes resteront un des mots-clés de l’histoire moderne de l’Égypte. Pour la première fois depuis que Ménès a unifié les royaumes du Nord et du Sud, le peuple d’Égypte osait défier ouvertement le « Pharaon » et réclamer sans appel son départ du pouvoir. Jusqu’alors, les révoltes étaient généralement dirigées contre l’occupant étranger, comme les deux révoltes du Caire contre l’armée de Bonaparte, et la célèbre révolution de 1919 contre les Britanniques. En outre, de multiples émeutes du pain et des mutineries contre la misère et la cherté de la vie ont jalonné le XXe siècle. Mais un soulèvement des masses populaires contre Pharaon, considéré comme le père de la nation, et vénéré depuis des millénaires en tant que divinité intouchable, constitue une véritable première dans l’histoire de l’Égypte. En demandant à Moubarak de « dégager », le peuple égyptien a brisé un tabou que les générations précédentes n’ont jamais eu le courage de remettre en cause : celui du culte de la personnalité. Il s’est débarrassé d’une culture ancrée dans l’inconscient collectif et a ouvert la voie à une transformation radicale de son existence et, au-delà, à un bouleversement de la carte politique de l’ensemble du monde arabe.
C. C.


Économie
Pendant des semaines, al-Jazira a repris en boucle une petite scène où l’on voyait une Tunisienne, proche de l’évanouissement, murmurer que ses quatre fils étaient au chômage : c’était le drame de sa vie. Les hommes qui l’entouraient hochaient la tête d’un air grave. Pour eux aussi, c’était là l’essentiel. Depuis le début du printemps arabe, dès qu’on interroge des citoyens égyptiens, yéménites ou marocains, c’est toujours la question économique qui prend le pas sur les autres. Bien sûr, on parle globalement de dignité, de démocratie, de rejet du despotisme, etc., mais quand on s’adresse à un individu donné, quand on lui demande pourquoi il est en colère, qu’est-ce qui le pousse à manifester, on peut être sûr qu’il évoquera la cherté de la vie, la difficulté à trouver un logement, et le chômage. Ceux qui réclament aujourd’hui le pouvoir sont-ils bien conscients de cette donnée ? Ont-ils un plan pour fournir un emploi à chaque Égyptien qui entre sur le marché du travail ? Comprennent-ils la question de l’eau au Yémen ? Ont-ils une alternative au tout-tourisme en Tunisie ? Mille questions similaires attendent d’être traitées. Ce sont elles qui décideront de l’avenir du printemps arabe.
F.L.


Facebook
On le savait agora, Hyde Park, retrouvailles, partage… Mais voici le « livre des visages » investi d’une nouvelle mission, pas moins que réveiller et bouleverser le monde arabe. La « révolution Facebook » est en marche depuis bientôt un an. Un manifestant égyptien a même ainsi baptisé sa fille, née pendant le printemps du Caire ! Difficile de croire que Zuckerberg, l’inventeur du réseau intercampus à Harvard, aurait imaginé qu’un jour son outil de génie servirait à organiser des manifestations à Alexandrie ou à Taëz, avec une liste des délateurs du pouvoir à éviter dans un quartier de Tunis ou de Tripoli, ou des avertissements adressés à des manifestants dans un faubourg de Damas, du genre : « Attention, franc-tireur embusqué sur le toit du bureau des Postes… ».
En plus de cette logistique de combat, Facebook remplit le vide laissé par une opposition souvent désuète. Les réseaux sociaux et les blogs tenus par les « cyberactivistes » informent en continu (on peut toujours compter sur des amis plus matinaux qui font pour vous le tour de la presse…), mobilisent, coordonnent (les rendez-vous, les slogans des vendredis, les manifs, les sit-in, les manifestes, voire l’appel aux « like » pour protéger un site…), jouent aux sondeurs d’opinion pour ensuite évaluer et faire l’autocritique. Que reste-t-il à faire pour un parti politique ? Défi à venir : Facebook, si efficace dans le combat pour la liberté contre un régime dictatorial qui monopolise les médias, pourra-t-il convoyer au mieux la construction démocratique souhaitée quand il n’est plus le seul à diffuser la bonne parole ?
J.D.


Femmes
À Deraa, ce sont les femmes qui, les premières, se sont rassemblées pour exprimer leur révolte après la disparition de leurs enfants. Quand on sait que dans les dictatures, les femmes sont les plus sensibles, pour des raisons dit-on œdipiennes, au charisme du chef, le régime aurait dû réagir en châtiant les coupables des abus commis à l’encontre des enfants. Mais il a laissé pourrir, et la gangrène s’est répandue dans tout le pays. Nous vivons dans des contrées où les hommes ne semblent capables d’affirmer leur virilité qu’en écrasant les femmes. Partout, pendant le printemps arabe, les femmes sont descendues dans la rue. Place Tahrir, elles priaient aux côtés des hommes. Le prix Nobel de la paix attribué à l’opposante yéménite, les trois cents femmes en tête de liste aux élections tunisiennes sont la preuve de l’engagement de la gent féminine dans ces révolutions dont elles sont les actrices… Même l’Arabie saoudite, qui sent gronder la révolte féminine, vient d’accorder aux femmes le droit de vote. Largesse dérisoire quand on sait qu’elles n’ont toujours pas le droit de conduire, pire, qu’elles n’ont le droit de se déplacer qu’avec la permission de leur « gardien ». Mais le printemps est sans aucun doute leur saison.
F.A.D.


Gavroche
Les échos des manifestations du Caire et de Tunis sont parvenus jusqu’à Deraa, ville des confins, au sud de la Syrie. « Le peuple veut la chute du régime. » Par jeu, par provocation, les enfants de Deraa ont gribouillé le slogan sur un mur sans se douter que celui-ci avait des oreilles. Aussitôt raflés par les sbires du régime, ils ont subi des tortures inouïes et leurs parents sont restés sans nouvelles. Quand ils les ont réclamés, on les a envoyé en « fabriquer d’autres ». Dans Deraa assiégée depuis lors, seuls les enfants filaient à travers les barrages pour dénicher des vivres. Hamza el-Khatib avait 13 ans quand il a été pris. Gavroche est mort d’une seule balle sur les barricades de l’insurrection républicaine de 1832. La faute à Rousseau. Hamza a été torturé. On l’a fouetté, battu, brûlé, on lui a broyé les os, on l’a émasculé. Quelle cause suprême justifie pareille perversion ?
F.A.D.


Humour (politique)
« Condoleeza Condoleeza, accorde à Moubarak un visa ! » L’humour politique est resté sous le despotisme arabe un mécanisme de défense psychique confié au privé, pour évacuer des frustrations et se protéger de la tyrannie. Mais depuis janvier 2011 et les révolutions tunisienne et égyptienne, et puis surtout depuis mars 2011 et la révolution syrienne, cet humour a été propulsé dans la sphère publique. Il s’est transformé d’un mécanisme de défense en une machine à booster le courage des manifestants en démystifiant le culte du tyran. Paradoxalement, plus la machine répressive s’est intensifiée, plus la créativité et la subtilité de l’humour sont montées en puissance. Ainsi, différentes stratégies humoristiques adressées aux régimes se sont mises en place, aussi bien en Égypte et en Tunisie qu’en Syrie : le jeu de mots, qui consiste à reprendre certains discours et à les tourner en dérision ; la caricature, soit l’exagération des traits d’un personnage ou d’une situation pour en montrer la laideur et produire un effet comique ; l’absurde, qui incite les protestataires à répondre aux accusations ridicules du régime contre les manifestants en les « admettant » et en les adoptant dans leurs slogans ; l’effet miroir qui consiste à mettre en scène les acteurs du régime à la place de ce que vivent aujourd’hui les opposants ; sans compter les calicots drôles brandis par les rebelles et les sketchs caustiques, habilement mis en scène et diffusés sur YouTube. Le culot des manifestants est surprenant : un plongeur syrien est filmé sous l’eau (là où les moukhabarat ne peuvent le surveiller !), une pancarte à la main ; le 18 août, sur les murs d’une mosquée de Damas, le faire-part de décès du président est placardé ! Si ces stratégies humoristiques tendent à réduire l’oppresseur dans son expression la plus « petite », elles créent aussi un esprit commun et suscitent chez les spectateurs sympathisants un effet démultiplicateur très efficace. Cette fois, le lien social et politique se reconstruit non pas autour de l’idéologie, mais autour d’un regard « ludique » partagé sur une réalité dramatique. Ainsi, la moquerie est devenue elle-même une expression de désobéissance, un acte révolutionnaire, un combat politique et une identité nouvelle pour contrer la tyrannie, la déstabiliser et la réduire en une autorité que seule la violence maintient et impose, pour quelque temps.
Z.M.


Indignation
Le petit opuscule de Stéphane Hessel s’est vendu à des millions d’exemplaires et a été traduit dans de nombreuses langues. Son appel a fait le tour de la planète comme une traînée de poudre. Et de quoi parle-t-il donc ? De la nécessité d’une saine colère contre les injustices, de l’importance de la désobéissance lorsque les droits fondamentaux des citoyens sont menacés, de l’essentialité de l’engagement, composante fondamentale de notre humanité, qui permet de passer de l’indignation à l’action collective, qui permet de surmonter la peur et d’éviter la désespérance. Avant même ce phénomène éditorial, des hommes et des femmes sont descendus dans la rue, à visage découvert face aux délateurs, mains nues contre les polices en armes, avec la revendication haute et forte de leur aspiration à la dignité, de leur désir d’une vie bonne, de leur exigence de participation politique. Cette vague d’indignation, insurrection citoyenne contre les élites militaires, politiques ou économiques, on l’a observée avenue Bourghiba et place Tahrir avant de la retrouver Puerta del Sol, rebaptisée pour l’occasion Plaza de los soluciones, place de la Bastille, place Syntagma, et maintenant… à Wall Street. Belle revanche ! Ce mouvement planétaire déplace les lignes, brouille les trajectoires habituelles des phénomènes d’influence, modifie les rapports entre centre et périphérie, entre Nord et Sud. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.
G.M.


Individu
Le « Printemps arabe » n’a pas seulement réussi à faire prendre la fuite aux dictateurs, il a aussi permis l’émergence de l’individu. La société arabe, berbère, bédouine ne reconnaît pas l’individu ; elle met en avant le clan, la tribu, la famille. L’individu en tant qu’être unique et singulier a émergé en France grâce à la Révolution de 1789. C’est la base de la démocratie. Il est une voix. Une voix, une seule, peut faire basculer un vote. C’est parce que les sociétés arabes dans l’ensemble se sont méfiées de l’individu qu’elles ont réservé à la femme un statut d’être inférieur. L’indice du progrès dans une société se mesure par la condition de la femme.
Cela étant, est-ce que les révoltes arabes ont changé le statut des femmes dans les pays qui ont été bouleversés politiquement ? Pas encore, mais le fait que des millions de femmes aient participé aux manifestations en Egypte, en Tunisie (où la femme, grâce à Bourguiba, a un statut bien meilleur que dans les autres pays arabes) impose un changement inévitable du code de la famille. On verra quand les institutions se seront installées.
Ce qui est nouveau c’est que l’individu arabe est en train de naître et finira par s’imposer dans le tissu social. Beaucoup de choses sont en train de changer même si nous vivons une période trouble d’improvisation, de violence et de désordre. L’individu ne sera plus noyé dans le magma tribal et clanique. Cela est une belle victoire.
T.B.J.


Image
Il y a printemps et printemps, celui de Beyrouth s’est immortalisé avec la seule image de l’immense foule indépendantiste, place des Martyrs, un 14 mars 2005. Celui, fugace, de Prague en 1968 est resté en noir et blanc, et Jan Palach, qui s’était immolé par le feu, place Wenceslas, bien avant le Tunisien Mohammad Bouazizi, n’a pas eu droit à un cliché. Faut dire que tout le monde n’était pas photographe à l’époque. On ne connaît pas le nom du manifestant qui arrêta une colonne de blindés place Tian’anmen lors du printemps de Pékin en 1989, mais la photographie qui le montre debout, la tête haute, a fait le tour du monde. Le printemps arabe, débutant en janvier 2011, aura le mieux profité de ce « choc des photos ». Guerre d’images à tel point que certains défenseurs zélés du régime syrien prétendent que la « révolution » anti-Assad n’est qu’une affaire de trucages et de Photoshop « perpétrés » à Doha. Bien sûr, les télévisions officielles croient pouvoir éradiquer la rébellion en en censurant les images. Ce qu’on ne voit pas n’a pas eu lieu. On raconte même que les forces de sécurité syriennes ont encerclé un village du Houran pour lancer un ultimatum aux habitants de livrer le militant qui a diffusé la vidéo (qui était déjà disponible sur YouTube) montrant les sbires du régime piétinant des manifestants ligotés et étendus par terre. N’ont-ils pas égorgé le chanteur quand ses refrains fleurissent partout ? Images floues – plus elles sont mal faites et plus elles sont authentiques – ; vidéos filmées par des reporters-militants improvisés à la hâte, avec pour tout matériel leur portable et un carton indicateur, au risque de leur vie parfois ; documents qui se vendent à prix d’or – comble du cynisme : les chabbiha eux-mêmes se prennent en vidéo pour vendre la barbarie qu’ils commettent, plus ils en font et plus chère sera la vidéo. Le jour où les images nous parviendront nettes, mieux cadrées, la dictature sera bel et bien tombée.
J.D.

Islamisme
La face obscure du printemps arabe, le revers de la médaille, les lendemains qui déchantent... Les islamistes, qui n'ont pas fait la révolution, tentent de la récupérer, profitant de la "religiosité" galopante qui a gagné la société arabe. Mais elles devront compter avec les autres artisans de la révolution pour qui il existe, entre la peste (la dictature) et le choléra (l'intégrisme), une troisième voie, celle d'une démocratie où politique et religion cohabiteraient sans se confondre.
A.N.



Jumaa (vendredi)
Vendredi de la colère, vendredi de la libération, vendredi de la dignité, vendredi du départ ou vendredi de la décision : le jour du vendredi (en arabe : jumaa), temps fort de la mobilisation populaire tout au long du printemps arabe, aura marqué de son empreinte les slogans des opposants aux régimes en place. Le vendredi  étant, chez les musulmans, le jour de la prière, d’aucuns en auront conclu que l’adoption par les contestataires arabes de ce jour-là en particulier pour se mobiliser reflétait le caractère musulman, voire islamiste, de leur mouvement. Il y a pourtant plus à ce mot-là de jumaa que la dimension islamique qu’on lui prête souvent. Dans la langue arabe, jumaa signifie en effet avant tout et surtout « rassemblement », « réunion », « union ». Quant à jâmi’, qui veut dire « mosquée », il est dérivé de la même racine (jamaa) que jumaa, la mosquée étant justement le lieu qui assemble, rassemble, regroupe et réunit. Il n’en va d’ailleurs pas autrement dans la langue française où le mot « église » est dérivé, par l’entremise du latin, du grec ekklêsia qui signifie « assemblée ». C’est dire qu’avant d’être pour les Arabes un jour férié ou un jour religieux, le vendredi est ce jour-là de la semaine où l’on s’assemble et l’on se réunit dans le cadre d’une communauté de destin, affichant ainsi son appartenance à un corps social et sa solidarité avec ses pairs, faisant cause commune avec eux et agissant avec eux pour le bien commun.
P.K.


Jasmin
On l’a appelée la révolution du Jasmin. Pourtant l’expression n’a guère fait l’unanimité chez les Tunisiens. La fleur est associée pour eux à une Tunisie de carte postale, une Tunisie fantasmée, une Tunisie publicitaire que déclinent sans relâche les affiches du métro parisien, celles qui vantent des séjours « tout compris » à « prix cassés ». Séjours dont on revient la peau bronzée et la tête vide, après avoir passé ses journées sur la plage d’un hôtel-club dont on n’est guère sorti. Séjours rien compris pourrait-on dire. On ne s’étonnera donc pas que les Tunisiens rejettent le slogan et qu’ils perçoivent là comme un parfum néocolonial, comme une tentative de les déposséder de leur révolution. Car du décor ils connaissaient surtout l’envers, c’est-à-dire les exactions, les atteintes quotidiennes aux droits les plus élémentaires, les humiliations. Car de discours, ils étaient abreuvés jusqu’à plus soif, le régime ayant inventé une « novlangue inédite, hybridation monstrueuse de verbiage technocratique et de lexique pompeux », faisant « un usage délirant de la majuscule », comme l’écrit Myriam Marzouki, novlangue qui rappelle étrangement le monde de G. Orwell. Si longtemps privé de tout espace de parole, le peuple tunisien a donc mal vécu cette nouvelle tentative de le parler à sa place. Sur la Toile, les débats se sont enflammés pour rappeler que des hommes s’étaient immolés, que le sang avait coulé, que des manifestants avaient bravé les violences au péril de leur vie. Et qu’en 1987, un certain Ben Ali avait utilisé cette même expression pour évoquer sa prise de pouvoir.
G.M.


Justice
Sous la dictature, la justice est confisquée par le tyran qui l’utilise comme moyen de vengeance et de répression pour incarcérer ou pendre ses opposants. A la chute du dictateur, le procès de celui-ci s’organise : s’il est en fuite, il est jugé par contumace ; s’il est six pieds sous terre, il emporte ses secrets dans sa tombe ; s’il est malade, il comparaît sur son lit d’hôpital. Faut-il le condamner à mort ? Non, car on ne peut répondre aux crimes par un crime. Doit-on recourir à la justice internationale ? Oui, quand la justice locale risque de subir des pressions, comme dans l’affaire de l’assassinat de Rafic Hariri où le Tribunal spécial pour le Liban est voué aux gémonies par…les assassins !
A.N.


Kassir (Samir)
Des rives de la Seine aux bords de la Méditerranée, et des Palestiniens emmurés aux cités soulevées de Syrie et d’ailleurs, le nom de pionnier et d’intellectuel qu’on associe le plus spontanément au printemps arabe est celui de Samir Kassir, lâchement assassiné en juin 2005 et qui a prêté son plus beau visage à la révolution du Cèdre. « En quête du printemps de Damas » en 2000, au cœur des manifestations de Beyrouth en février et mars 2005, il relie entre elles ces « stations » et en montre l’unité en marche. Courage et générosité, droit et devoir de se révolter pour se retrouver sujet de l’histoire et possibilité de l’être, telles sont les principales leçons de cet acteur qui ne cesse d’accompagner les ennemis de toutes les injustices et de les inspirer.
F.S.


Laïcité
Le logiciel des révolutions arabes a été laïc. Cependant, là où la parole publique a été libérée, en Tunisie puis en Égypte, on assiste à une vaste offensive intégriste, visant à nier cette vérité première et à présenter la laïcité comme une incongruité, sinon comme une trahison des valeurs de l’islam. C’est là tourner le dos à ce qui est une évidence historique : le discours politique qui a dominé la scène arabe, durant les trois premiers quarts du XXe siècle, a été fondamentalement laïc. Les partis qui ont conduit la lutte anti-impérialiste – le Wafd, puis les Officiers libres, en Égypte, le Néo-Destour en Tunisie, le Baas en Syrie et en Irak, le FLN en Algérie – ont instauré des États fondés sur la séparation du politique et du religieux et l’égalité de droits entre citoyens de différentes confessions. Les révolutionnaires d’aujourd’hui ont condamné ces États, non parce qu’ils tournaient le dos à l’islam, mais parce qu’ils étouffaient la démocratie.
M.H.


Libre comme l’air
L’air partout et pourtant sans être au fond d’une grotte, au sommet d’une montagne ou à proximité d’abysses, on vient à en manquer. Sous pression, la poitrine pèse et tend à exploser, les membres s’affaissent ou se crispent à l’extrême, le cerveau fume, soupe pêle-mêle ou dégouline, le regard s’obstrue. Manque d’air, c’est manque d’espace et de temps pour soi, de repos, de tranquillité, de fantaisie, d’élan, de joie, de connivence, de légèreté ; c’est manque d’essentiel. Manque de liberté. Celle singulière et unique, à la fois retrouvée et inventée, celle qui fait qu’il est bon et beau d’être soi et d’être en soi, d’être aussi avec les autres. La liberté, comme l’air, peut être pesante ou éthérée, pure ou polluée par tout ce qui la menace et tente de lui faire chantage, ambiante ou infime infiltrée dans les interstices de la soumission et de la dépendance. Elle existe tant par son manque que par sa plénitude. Libre comme l’air, elle peut partir ou rester, aimer et s’enflammer, se recueillir apaisée, s’enfermer résiduelle dans un poumon fatigué. Elle danse avec le vent, mime les nuages, aime tout ce qu’elle effleure et porte, souffle son air dans la pensée comme dans une trompette ou tige de bambou ou forêt. Elle souffle, et la pensée réfléchit le monde, le rêve et le transforme. Toute impasse s’érode à son contact. Tissée de tant d’atomes solidaires, elle tend à la limpidité.
R.B.


Minorités
« Nous avons peur de la majorité. Il vaut mieux préserver le tyran qui la massacre à chaque fois qu’elle lève la tête pour réclamer la liberté et la dignité, ou la tenue d’élections démocratiques, qu’elle souhaite, en plus, gagner ! Au moins le tyran (qui a aussi peur d’elle), nous protège de sa tendance hégémonique, de son faible pour le salafisme ! » Ainsi parla Le Minoritaire.  Ce qui paraît caricatural ici est en réalité le message explicite envoyé par des « autorités » religieuses et politiques se voulant les « porte-parole » des minorités du Levant. Ces autorités n’emprisonnent pas seulement des citoyens-individus – des hommes et des femmes d’appartenances sociale, politique et de références culturelles différentes – dans une identité communautaire étroite, opaque, fermée se définissant par un chiffre, mais en plus, elles attribuent à cette identité un adjectif qui l’accompagne et lui colle à la peau : la peur.  Une peur qui devrait les pousser toutes et tous, en tant que « minoritaires », à s’allier aux dictateurs sous prétexte du besoin de protection et de refuge. C’est loin, très loin de l’esprit du projet de la Renaissance que leurs ancêtres, individus acharnés pour la liberté et l’égalité, ont porté à travers toute la région, et à laquelle ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes…
Z.M.


Non-violence
Le principe de la non-violence exige un immense courage : celui d’affronter, les mains nues, des assassins qui tirent à balles réelles. Mais pour avoir accepté d’en payer le prix, les jeunes révolutionnaires arabes ont réalisé trois objectifs décisifs. Ils ont, d’abord, délégitimé l’exercice de la violence par les régimes en place. Cette violence est alors apparue, en effet, pour ce qu’elle était : non pas un moyen de défense de l’État – que rien ne menaçait –, mais une arme de répression des libertés publiques. Ils ont ensuite, par la seule vertu de l’exemple, forcé l’admiration de centaines de milliers de personnes, qui sont descendues à leur tour dans la rue, pour la première fois (symbiose qu’une révolte armée ne permet pas de réaliser, dans la mesure où elle commence par isoler les minorités agissantes d’une majorité hésitante). Par là même, enfin, ils ont rendu possible l’ouverture de gigantesques kermesses populaires, agoras joyeuses rassemblant des personnes de toutes sensibilités, dans un baptême démocratique où chacun découvrait, émerveillé, le pouvoir de se dire lui-même, tout en parlant pour les autres.
M.H.


Omerta
Le silence « ou la mort ». Silence destructif au lieu de fertile, angoissant au lieu de serein, silence lourd qui tisse la mort intérieure. Omerta des complices en signature d’infinies vendettas tribales ou Omerta des terrorisés et des plus faibles. Omerta est hors-la-loi. Omerta ou l’équation nulle car choisir ce silence-ci c’est choisir la mort. Nul maquis, soit-il fait de silence, ne protège de la mort. Nulle parole, soit-elle menace de mort, ne protège de la vie.
R.B.


Parler/écouter
Le premier mot qui me vient à l’esprit quand je pense « liberté », c’est le mot « parler ». Plus exactement, parler et écouter. Sans ces termes-là, pas de liberté possible. J’ai vécu en Algérie, je vis en France. J’ai connu quelques pays du Moyen-Orient, j’ai visité certains pays d’Europe. Il y a des différences, évidemment. Ici, j’aime les paysages et le soleil couchant. Là, j’admire les terrasses des cafés et les librairies l’après-midi. Tous ces éléments sont des éléments de vie… Tous ces éléments me sont vitaux. Je sais que je ne peux vivre que dans un pays où je peux parler sans crainte, m’exprimer, écouter un ami ou bavarder avec une inconnue. Parler. Écouter. Vivre. C’est la même chose. Il m’a fallu du temps pour comprendre l’importance de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » On en est là, aujourd’hui : il y a des femmes, des hommes et des nations qui ne peuvent s’exprimer. Et qui sont prêts à mourir pour le faire. J’avais envie de le dire, parce que j’ai la chance de pouvoir parler et écrire.
M. A.


Qahr
Qahr veut dire « oppression ». C’est le sentiment d’injustice provoqué par le « qahr » qui a poussé Bouazizi à s’immoler et les populations arabes à se révolter. Le ras-le-bol général, le refus des exactions commises par le tyran et de l’humiliation subie à cause de lui, le poids de la misère, conséquence de la corruption et de l’incurie, ont poussé les peuples opprimés à se défaire des chaînes de la peur pour réclamer justice et liberté.
A.N.


Rue
La rue est le lieu où s’exprime le mieux la révolution. Le peuple s’y retrouve, solidaire, uni par une même cause, galvanisé et, en faisant corps ainsi, parvient à surmonte la peur. Parfois, une place est occupée. Elle devient symbole : place Tahrir en Égypte, place des Canons ou de la Liberté à Beyrouth. La révolte naît souvent dans la capitale ; mais elle voit parfois le jour dans la périphérie, comme en Libye ou en Syrie, pour ensuite gagner la ville principale. Les barricades de la Commune, les pavés de Mai 68, les quartiers de Tunis, du Caire, de Homs, Hama… La rue se transforme en arène où s’affrontent l’opprimé et l’oppresseur. David contre Goliath. L’espace public, plus dégagé, est occupé pour que « dégage » celui qui confinait les libertés publiques dans un espace réduit : celui de la prison. De l’air !
A.N.


Slogans
Les slogans scandés par les manifestants accompagnent les marches. « Al chaab youridou iskat al nizam ! » (« Le peuple veut renverser le régime ! ») a été repris en chœur par tous les rebelles, de la Libye à la Syrie. Mais de nombreux autres slogans ont été imaginés par les protestataires. Tantôt percutants, tantôt drôles, chantés a capella ou rythmés par des applaudissements, ils ont contribué à galvaniser les foules et à exprimer la volonté du peuple (la fin de la dictature, le départ du tyran…) ou à transmettre des messages aux Arabes et à la communauté internationale. En Syrie, pour répondre à ceux qui leur conseillent de pren­dre les armes, les insurgés n’hésitent pas à répéter : « Silimiya, silmiya ! » (Pacifique, pa­cifique !), bien décidés à ne pas tomber dans le piège. Parfois, leur slogan se réduit à une in­vocation : « Allahou akbar ! ». « Dieu est grand ! ». Vox populi, vox Dei...
A.N.


Torture
La torture, comme outil de répression, est devenue publique en Syrie, comme dans les autres dictatures arabes. Le régime ne cache plus ses crimes, obligeant les familles à récupérer les corps de leurs proches des casernes et prisons, des corps mutilés qui se transforment en images renvoyées à travers l’Internet dans tous les coins de Syrie et du monde. Cette torture publique renvoie à la description faite par Michel Foucault d’un des derniers actes d’exécution par torture en l’an 1757. Depuis, la torture, honteuse, s’était réfugiée dans des geôles clandestines, ou exportée dans des pays peu soucieux des droits de l’homme, et instrumentalisée comme outil d’interrogation et non de gouvernement. Avec son retour sur le devant de la scène publique en Syrie, la torture a perdu de sa pudeur, mais elle a gagné en symbolisme. Plus elle est gratuite, englobant des victimes jusqu’alors considérées comme n’appartenant pas à la sphère politique comme les enfants et les femmes, plus elle gagne en pouvoir symbolique, comme le signe du pouvoir illimité de l’État. Mais, et là se cache tout le pouvoir moral des révolutions : au même moment où elle est toute-puissante, la torture devient un rite de passage au statut de martyr, une usine à fabriquer des icônes destinées à la vaincre.
S.F.


Tyran
Tous les dictateurs se ressemblent : ils règnent par la violence, l’arrogance, le mensonge et le chantage. Ils tiennent un double langage, pratiquent la propagande, le népotisme, la corruption ; ils n’acceptent aucun parti, excepté leur parti pris ; ils brident ou étouffent les libertés ; ils confondent le Trésor public et leur poche ; ils font vivre leurs sujets dans le sous-développement durable pour les « distraire » et les empêcher de penser. Mais le peuple n’est pas dupe. Le printemps arabe l’a prouvé : le lavage de cerveaux n’a pas effacé la volonté populaire et toutes les tentatives d’asservir les esprits n’ont pas réussi à dompter la liberté.
A.N.


Voleurs
Les tyrans volent le peuple, mais ils ne l’admettent jamais. Ils se disent pauvres (Kadhafi prétendait vivre de sa solde de colonel et affirmait ne posséder que sa tente, alors que sa fortune est évaluée à 120 milliards de dollars !) et, de temps en temps, lancent des campagnes hypocrites pour combattre le clientélisme. Ils accaparent toutes les richesses du pays, confisquent les ressources publiques, jouissent d’un véritable monopole et « ré­quisitionnent » les institutions ou les compagnies de pétrole. On parle même de « klep­tocratie » ou « gouvernement de voleurs » !
A.N.


Wikidesia
Construit sur le modèle de Wikipédia, un site Internet intitulé www.wikidesia répertorie le vocabulaire satirique de la ré­vo­lution syrienne. Il qualifie ainsi le Parlement « d'assemblée des applaudisseurs » et surnomme Ramy Makhlouf… « Mère Ramy Térésa ». Il raille les manifestations de soutien à Assad, organisées « spontanément » par les forces de l’ordre, se moque des médias du régime qui pratiquent une désinformation surréaliste, et ridiculise les rumeurs colportées par les autorités qui accusent les ma­nifestants, enfants compris, d’être des agents stipendiés par le Mossad. « Que tombe la Syrie, mais que vive Bachar ! » est, selon ce site, la devise des « chabbiha » qui terrorisent la population.
A.N.


Xénophobie 
Le printemps arabe a réussi à la fois dans le monde arabe et ailleurs à déconstruire un certain nombre de stéréotypes. On peut dire que les révolutions ont changé le regard sur cette région et balayé les idées reçues sur la soumission de ses peuples. Balayées également ont été les théories du choc des civilisations qui pour certains opposaient culturellement l’Occident et l’Islam. Voilà qu’une jeunesse sort de sa torpeur, prend en main son destin, brise le mur de la peur et enclenche un phénomène irréversible et sans précédent sous le regard incrédule du monde entier. Cette jeunesse a usé de toute sa créativité et des moyens technologiques à sa disposition pour faire tomber des régimes que l’on croyait indéboulonnables. L’onde de choc produite par ces mouvements de contestation ne s’est pas limitée au monde arabe. Elle a inspiré par la suite d’autres groupes : de Madrid avec le mouvement des « Indignés » qui gagne peu à peu l’Europe, à New York avec « Occupy Wall Street », en passant par Tel-Aviv où l’on a vu des milliers de manifestants brandir une pancarte « Walk like A.N. Egyptian ». Les révolutions à Tunis comme à Tripoli, à Damas comme à Sanaa, ont donné corps à une identité commune. Ce que des décennies de panarabisme ont échoué à concrétiser, le sens du mot « arabe » est devenu une évidence. Indépendamment de la langue, un sentiment intangible d’appartenance commune avec une connotation d’espérance et de liberté. Pour ne citer que deux exemples : quelle plus belle image que celle des Algériens découvrant un autre visage de « l’Égyptien », autre que celui qui incarnait la politique d’arabisation ratée en Algérie ou le supporter de football prêt à en découdre. Les Algériens de l’étranger ont fêté avec émotion la chute de Moubarak avec les Égyptiens devant les ambassades et les consulats. Inversement, les Égyptiens ont participé en masse aux manifestations organisées par la diaspora algérienne en février 2011. Le deuxième exemple concerne le lien qui s’est tissé entre les Syriens de la révolution et les Libanais qui les soutiennent. Avec une infaillible solidarité et une admiration authentique, ces derniers ont découvert l’incarnation de l’héroïsme et du courage, mettant définitivement un terme à l’ère des préjugés et de la xénophobie.
N.I.


YouTube
Avec YouTube, tout citoyen est devenu témoin et reporter. Malgré le black-out imposé par le pouvoir tyrannique, les massacres ne se font plus à huis clos comme du temps de la boucherie de Hama, perpétrée dans l’ignorance générale. La technologie se met au service de la vérité. Les manifestations, la répression, les arrestations, les brutalités, les morts en direct, l’entrée des chars dans les villes, les bombardements… tout est capté, relayé, diffusé. Mais ce moyen de communication aussi efficace que discret trahit aussi les ré­vo­lutionnaires : filmé par des portables et diffusé sur YouTube, le lynchage de Kadhafi nous révèle que la sauvagerie change parfois de camp… YouTube serait-il devenu cet « oeil tout grand ouvert dans les ténèbres » évoqué par Hugo dans La Légende des siècles ?
A.N.


Zenga Zenga et autres lubies
Mégalomane et narcissique, le tyran est souvent déconnecté de la réalité. Il se prend même pour un écrivain (Néron, Saddam, Kadhafi…) et n’hésite pas à « commettre » des livres que ses courtisans ne manquent pas d’encenser. Ses caprices deviennent des lois, ses lubies des projets nationaux… Kadhafi transportait sa tente partout, s’entourait d’une garde féminine rapprochée, faisait la cour à Condoleeza Rice, considérait Shakespeare comme un écrivain arabe et affirmait sans rire que « démocratie » est un mot composé de « démo » (peuple) et de « crassi », qui signifie « sièges » ! Les discours du Guide de la révolution sont inoubliables, notamment celui où, traitant les rebelles de cafards, de rats et de drogués, il se promet de les pourchasser de rue en rue et de quartier en quartier. « Zenga zenga… » La formule fait le tour du monde. Elle devient même le refrain d’une chanson, diffusée sur YouTube !
A.N.

 

* Lexique réalisé avec la collaboration de Mahmoud Hussein, Nadia Issaoui, Ziad Majed, Mahmoud Aissaoui, Chérif Choubachi, Fouad Laroui, Tahar Ben Jalloun, Georgia Makhlouf, Ritta Baddoura, Fifi Abou Dib, Alexandre Najjar, Fares Sassine, Jabbour Douaihy, Percy Kemp, Samer Frangié.

 
 
 
2014-09 / NUMÉRO 99