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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Victoria Mas défie le patriarcat
C'est un roman foisonnant, un coup d'essai qui vaut coup de maître. Alors que beaucoup de jeunes et moins jeunes auteurs ne peuvent se départir de l'autofiction, Victoria Mas livre un fabuleux récit, hautement maîtrisé, au style riche et fluide qui transporte le lecteur dans le Paris brumeux de l'année 1885.

Par Laurent Borderie
2020 - 01
Nous sommes à la Salpêtrière, dans l'antre du professeur Charcot, pionnier de la psychiatrie et dont les thèses ont été largement et longuement discutées. Là sont entassées pêle-mêle des femmes de tous âges, de toutes conditions, jugées folles par la Faculté ou plus simplement condamnées par la société. Trois héroïnes se croisent, Louise, une jeune femme hystérique, Geneviève, l'intendante en chef toute dévouée au professeur Charcot et Eugénie, une jeune femme bien sous tous rapports, issue de la haute bourgeoisie, dont le père ne supporte ni les élans passionnés, ni son désir de liberté et encore moins ses conversations secrètes avec les esprits. Victoria Mas réussit à rendre crédible, sensible, palpable cet univers clos qui pousse ces femmes au désespoir et les condamne à l'isolement. 

À chaque mi-carême, la haute société parisienne se presse au bal des aliénées pour danser avec ces « folles » déguisées en princesses, costumées en danseuses espagnoles, grimées en colombines. Qu'attendent-ils de ce moment important de la vie mondaine parisienne sinon l'espoir d'assister à quelques crises d'hystérie avant de s'en retourner chez eux, se regorgeant d'être normaux ? Ces bourgeois avides de fortes sensations paraissent plus indécents que ne le seront jamais les folles qui habitent en ces lieux. Victoria Mas décrit si bien la vie quotidienne à la Salpêtrière et la manière dont ses murs sont hantés par toutes ces femmes en mal être que le lecteur se sent happé par cet univers étranger. Durant plusieurs mois, les internées se préparent à l'événement, cousent, rapiècent, ravaudent leurs habits de fête, nourrissant le vain et fol espoir d'être les reines de la fête. Mais ce bal n'est qu'un prétexte pour Victoria Mas qui révèle comment les familles fortunées savaient aussi se débarrasser de filles un peu turbulentes en les faisant admettre chez l'hypnotique docteur Charcot. C'est le cas d'Eugénie qui n'a que 19 ans et nourrit des ambitions de libertés jugées par trop futiles par son notaire de père. Il réussit à la condamner à la réclusion au prétexte qu’elle communique avec les morts et se nourrit des écrits d'Allan Kardec et de son chef-d’œuvre Le Livre des esprits. Eugénie va se retrouver avec d’authentiques malades, des femmes volages ou trop fortes, qui ne baissent pas la tête et sont jugées menaçantes pour la société. Dans cette faune peuplée de victimes sexuelles et de prostituées, Eugénie devra faire entendre raison à l'intendante en chef Geneviève qui n'a pour seule obsession que de communiquer avec sa sœur défunte, et Louise, pauvre malade, convaincue qu'elle se mariera le jour de ce fameux bal. Dans ce lieu où sont rejetées trop de femmes « coupables d'avoir une opinion », Victoria Mas rend grâce à ces recluses et donne à son roman une fulgurance contemporaine car « le bal des folles », sous d'autres formes, reste toujours d'actualité. Pour cette « toute première fois », la fille de la chanteuse Jeanne Mas relève un beau défi avec ce roman déjà largement primé.

Un premier roman est rarement un livre de pure fiction, or c'est ce que vous nous livrez avec Le Bal des folles…

Sincèrement, j'ai commencé avec la voie de l'autofiction. J'ai écrit auparavant de nombreux manuscrits qui étaient dans cette vague mais je n'ai jamais eu la chance d'être publiée. Je m'égarais dans cet exercice. Je n'étais pas bien. Et puis j'ai eu une véritable révélation en me décidant d'écrire sur les autres. J'ai aimé cette nouvelle forme de narration, j'ai aimé abandonner le « je » pour une histoire cent pour cent fictionnelle, une histoire qui me parle. Tout a commencé par une visite de l'hôpital de la Salpêtrière à Paris dont j'ai appris qu'il avait été un asile pour femmes, pour les pauvres, les prostituées, les marginales à l'époque moderne, puis pour celles que l'on considérait comme folles, aliénées, peut-être dangereuses pour la société. J'ai décidé d'écrire une histoire qui se situe dans un contexte peu éloigné, la fin du XIXe siècle. J'ai aimé que des vestiges existent encore aujourd'hui, qu'ils puissent m'inspirer. Alors j'ai inventé une histoire et créé des héroïnes qui étaient comme des ancêtres directes et récentes.

Vous avez choisi un mode de narration singulier. Chacune des héroïnes, Geneviève, Louise et Eugénie portent leur propre voix, vivent des aventures diverses qui se retrouvent liées par la suite.

C'est un choix volontaire, je ne voulais pas que les histoires, le destin de chacune d'entre elles soient évoqués par un narrateur omniscient qui exposerait plusieurs caractères et resterait en retrait. Je ne voulais pas apparaître sous quelque forme que ce soit. Seuls les personnages devaient « faire cette histoire ». C'est une construction qui peut paraître singulière. Mais je voulais donner corps de cette manière à ce qui aboutissait à ce fameux « bal des folles », en utilisant trois portraits archétypaux féminins de cette époque, la grande bourgeoise qui est internée par son père parce qu’elle voit des morts, la jeune fille folle, caractérisée comme réellement hystérique par le professeur Charcot, et l'intendante, dure et soumise à l'autorité médicale mais dont le cœur et l'esprit s'ouvriront. Tous mes personnages évoluent à travers ces 250 pages. Je ne voulais pas faire d'elles des victimes larmoyantes ou pathétiques. Je voulais créer du mouvement, montrer l'évolution, le changement de ces trois caractères. 
« On regarde aujourd'hui la télé-réalité comme on allait au bal des folles à la fin du XIXe siècle. »

C'est un roman très féministe que vous avez écrit. Vous défendez l'émancipation des femmes enserrées par le joug masculin dans une société où elles sont considérées comme mineures.

Une chose est certaine, ce n'est pas un roman militant sinon j'aurais publié un essai sur le sujet. J'ai préféré écrire un roman sur des femmes, des héroïnes fortes, des femmes qui revendiquent une seule chose : choisir leur place, leur destin dans une société qui ne leur accorde rien. Cela fait certainement écho avec le monde contemporain. Je dénonce un système patriarcal dans lequel tout le monde est corseté. Même le frère d'Eugénie est incapable de se soustraire à l'autorité paternelle. Nous sommes dans une société archaïque soumise à la religion, au christianisme le plus traditionnel qui forge la société de l'époque. 

On ne peut s'empêcher de penser aux zoos humains qui rencontraient à cette même époque un grand succès comme le fameux bal des folles.

Les gens veulent voir des « monstres » ; ils s'attendent à ce que les femmes soient hystériques, hors normes, capables de se soumettre à des postures grotesques. Cela les rassure. Aujourd'hui on regarde la télé-réalité en nous disant : « Non, non, nous ne sommes pas comme cela ! » 
 
Aujourd'hui encore, le rapport qu'entretiennent les hommes aux femmes est toujours ambigu…

Charcot était convaincu que l'hystérie était féminine et provenait de l'utérus. Le mot hystérique vient directement de cet organe. Ce médecin aliéniste réalisait des pressions sur les ovaires lors des crises de folie. Tout venait donc du sexe de la femme. Mais aujourd'hui encore on trouve tellement de gens qui expliquent les émois d'une femme par leurs cycles menstruels. C'est un héritage qui provient de Charcot. On peut écrire tellement de romans avec de telles histoires.

Vous décrivez remarquablement la ville de Paris à cette époque avec ses petits métiers, ses maisons, le temps qui passe dans la ville. Ce roman est très réaliste et plonge le lecteur dans ce fourmillement. On imagine déjà une adaptation de votre roman…

Un contrat d'adaptation a déjà été conclu avec une maison de production mais je ne souhaite pas travailler sur le scénario. J'ai apporté beaucoup de soins aux descriptions des paysages, des usages. J'ai beaucoup travaillé sur la ville de Paris à cette époque. J'ai observé beaucoup de tableaux, de vieilles photos, lu de vieux journaux. Je me suis passionnée pour les petits métiers qui m'ont permis de mieux saisir et rendre l'ambiance de la ville en 1885. Documenter ce roman m'a permis de mieux incarner les personnages.

 
 


Le Bal des folles de Victoria Mas, Albin Michel, 2019, 256 p.
 
 
© François Bouchon
« Charcot était convaincu que l'hystérie était féminine. »
 
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