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Portrait
Un certain M. Désérable
François-Henri Désérable, 30 ans, est l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Parcours atypique, provincial, ex-joueur de hockey sur glace professionnel, il a séduit à la fois la critique et les lecteurs avec Un Certain M. Pikielny.

Par Jean-Claude Perrier
2018 - 03
Son troisième livre et deuxième roman, Un Certain M. Pikielny, s’il n’a remporté aucun des grands prix littéraires 2017, a figuré dans toutes les listes et séduit à la fois la critique et les lecteurs. Le jeune François-Henri Désérable, 30 ans, est l’un des écrivains les plus doués de sa génération, sa carrière est en pleine ascension, et il a un parcours peu commun. Il n’appartient pas au sérail littéraire : provincial, à l’origine il était joueur de hockey sur glace professionnel ! Son livre mêle habilement son histoire personnelle, celle de Romain Gary, et celle d’un personnage de La Promesse de l’aube, M. Pikielny, sur qui il a mené l’enquête, à Vilnius, autrefois Vilno, la capitale de la Lituanie où est né Roman Kacew, alias Romain Gary. Tête bien faite et bien pleine, au lieu de se laisser griser par le succès, Désérable aime à partir pour de lointains et aventureux voyages, afin de « rattraper le temps perdu ». Déjà. L’Orient littéraire l’a rencontré, et il a d’abord été question du Liban.

Parmi tous vos voyages, connaissez-vous le Moyen-Orient ?

Seulement le Liban ! En mai 2012, je me trouvais dans la salle d’embarquement de l’aéroport, à Paris, lorsque j’ai appris que mon premier livre, Tu montreras ma tête au peuple, pourtant un recueil de nouvelles, genre réputé « invendable » en France, allait être publié dans « La Blanche » chez Gallimard. À 25 ans, ce sont des choses qui ne s’oublient pas. Je partais pour Beyrouth, via Istanbul, pour voir une amie. J’ai passé dix jours dans le pays, principalement à Beyrouth, mais je suis aussi allé à Byblos. On dit Jbaïl, je crois. Ce que j’aime, à Beyrouth, ce sont les contrastes : on peut passer du Skybar avec ses mojitos à 12 dollars, aux quartiers populaires de Beyrouth-Sud. Je me suis aussi rendu à Sabra et Chatila, de sinistre mémoire, stupéfait que ces camps existent encore et soient devenus de vrais quartiers. Du provisoire qui dure, en quelque sorte. On peut mesurer la pauvreté d’un quartier à tous ces fils électriques, piratés et raccordés. C’est le domaine du système D. J’ai rencontré un vieux Palestinien qui portait autour de son cou la clé de sa maison, là-bas, dans son pays, où il savait qu’il ne retournerait jamais. De tout cela, je suis ressorti ébranlé. J’ai raconté cette expérience dans Quelques jours à Beyrouth, un texte paru dans la revue L’Infini de Philippe Sollers. J’aime ces villes, comme Vilnius, où se lisent encore les marques du passé.

Vous aimez aussi les voyages au long cours, les aventures en solitaire ?

En effet. J’ai arrêté ma carrière de hockeyeur pour barouder. Avant, je voyageais, mais je ne voyais rien des pays où je passais. Par exemple, de novembre 2016 à mai 2017, je suis parti seul sur les traces de Che Guevara, de Cuba à l’Amérique latine, en moto, puis en auto-stop, en camion, en bateau… J’ai refait son voyage, à l’identique. Cela fera un récit de voyage à paraître dans la collection « Le sentiment géographique », chez Gallimard. Il s’appellera Chagrin d’un chant inachevé. La formule est du Che lui-même. Ensuite, j’ai sillonné les États-Unis en van pendant cinq mois. Et, à partir du 1er août de cette année, durant trois mois, avec Alexandre Mirlesse, un ami diplomate en poste en République du Congo, nous allons remonter l’Afrique en voiture, par l’est, du Cap au Caire. Ça aussi, ça devrait devenir un livre.

Plus de romans pour l’instant ?

Non. J’ai décidé de faire une pause. J’essaie de rattraper le temps perdu ! Avant, je n’avais jamais fait de voyages au long cours. Quand j’étais hockeyeur, mon métier me prenait neuf mois par an.

Le hockey, comment est-ce arrivé ?

Je suis quasiment né sur des patins à glace. À Amiens, comme Emmanuel Macron ! J’ai aussi fait mes études secondaires à La Providence, comme lui, quelques années après. Mon père était hockeyeur. Je n’ai pas eu de jeunesse. À 18 ans, j’ai commencé en même temps mes études de droit à la fac, ma carrière de hockeyeur professionnel, et l’écriture. Au fond, j’ai toujours vécu de mes passions.

L’écriture, vous l’avez découverte en même temps que la lecture, d’une façon plutôt originale ?

En 2005, donc, j’étais à la fac de droit, à Amiens, qui était alors à la pointe de la contestation contre je ne sais quelle mesure prise par le gouvernement Villepin. L’université était bloquée. Je ne savais pas quoi faire. Je suis allé tuer le temps à la Bibliothèque Louis Aragon. Je ne savais même pas qui c’était, Aragon. Dans ma famille, on n’était pas de grands lecteurs. J’ai pris un livre au hasard, Belle du seigneur, d’Albert Cohen, et ce fut une révélation. Tout de suite, je suis devenu un gros lecteur, en autodidacte. Boulimique, je voulais rattraper le temps perdu, déjà. Et, en même temps, j’ai commencé à écrire. Je n’avais pas d’échelle de valeurs, personne pour m’aiguiller. Je ne connaissais absolument personne dans le milieu littéraire. Et puis, par hasard, dans un café, j’ai rencontré Clément Bénech, qui est devenu depuis un ami proche. Il était en train d’écrire, lui aussi. Nous avons commencé à discuter. C’était la première fois que je parlais de littérature avec quelqu’un. Aujourd’hui, je lui fais lire mes manuscrits et j’écoute ses avis. 

Comment avez-vous été publié ?

J’avais fait fabriquer quatre exemplaires du manuscrit de Tu montreras ma tête au peuple et les avais envoyés chez Gallimard, Flammarion, Verdier et Grasset. Avec l’intention, en cas de refus, d’aller les récupérer, et de les expédier à d’autres éditeurs. Et, en fait, c’est de chez Gallimard qu’on m’a appelé en premier, Jean-Marie Laclavetine, qui est mon éditeur depuis.

Quel regard portez-vous sur vos trois premiers livres ?

J’essaie de faire les livres que j’ai envie de faire, en prenant mon temps. Ensuite, ils vivent leur vie, et cela ne me concerne plus. Là, durant ma « pause romanesque », je vais travailler pour le cinéma. Les droits de mon premier roman, Évariste (Gallimard, 2015) ont été vendus. Je vais coécrire le scénario et, peut-être, réaliser le film. Je suis fan de cinéma, même techniquement. Devenir réalisateur, ce serait un rêve, une autre aventure.




 
 
© Joel Saget / AFP
« Ce que j’aime, à Beyrouth, ce sont les contrastes »
 
BIBLIOGRAPHIE
Un Certain M. Piekielny de François-Henri Désérable, Gallimard, 2017, 272 p.
 
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