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Hazem Saghieh : satiriste des idéologies
Critique acerbe de la gauche libanaise et arabe, du Hezbollah et de « l’axe de la résistance », Saghieh est connu autant pour sa plume élégante que pour ses commentaires et analyses souvent provocateurs. Dans son premier roman, il passe à la fiction. Une fiction pas si loin de la réalité.

Par Tarek Abi Samra
2017 - 09
Toutes les variétés d’idéologies qui prolifèrent dans le monde arabe depuis plus d’un siècle relèvent du mythe et du folklore plutôt que de la pensée politique proprement dite : ainsi pourrait-on, en forçant un peu le trait, caractériser l’une des idées maîtresses qui sous-tendent la vision politique de Hazem Saghieh. En effet, dans ses mémoires intitulés Hazihi layssat sira (Ceci n’est pas une biographie, Dar el-Saqi, 2007), ce célèbre écrivain et éditorialiste au quotidien al-Hayat avait lui-même écrit que « ce qu’on désigne, dans nos pays, par le terme "politique" semble entretenir des rapports étroits avec ce réalisme magique qui avait produit des chefs-d’œuvre littéraires en Amérique latine. »

Ce jugement sévère est le fruit d’une longue expérience personnelle marquée par une suite de désillusions et relatée avec un humour corrosif dans les mémoires mentionnés ci-dessus. Depuis son adolescence, passée dans un village chrétien du Liban-Nord durant les années soixante, et jusqu’à une période assez avancée de la guerre civile, Hazem Saghieh aura été tour à tour baassiste, nassériste, nationaliste syrien, communiste et khomeyniste : fasciné chaque fois par une nouvelle « doctrine du salut » qui promet à ses fidèles une victoire définitive sur l’ennemi – l’impérialisme, l’Occident, le capitalisme, etc. –, il fait à plusieurs reprises la même découverte, celle de la vacuité de chacune de ces idéologies, qui toutes se réduisent à des slogans répétés par des automates, avant de finir par adopter une sorte de libéralisme démocratique, positionnement politique qu’il maintient encore aujourd’hui.

Critique acerbe de la gauche libanaise et arabe, du Hezbollah et de « l’axe de la résistance », Saghieh est connu autant pour sa plume élégante que pour ses commentaires et analyses souvent provocateurs – il aime s’attaquer aux idoles. Ainsi soutient-il, dans son livre Hija’ al-Silah (Réquisitoire contre le port des armes, Dar el-Saqi, 2010), que la résistance armée contre l’occupation dégénère fréquemment en guerre civile. Parmi ses titres les plus récents, mentionnons Chouʿoub al-chaab al-lubnani (Les Peuples du peules libanais, Dar el-Saqi, 2015) : dans cet ouvrage écrit en collaboration avec Bissane el-Cheikh, les deux journalistes relatent leurs visites à treize villes du Liban pour dévoiler l’ampleur de la fragmentation de notre société, où les différentes communautés confessionnelles et régionales forment des cultures, voire des « peuples » distincts qui s’ignorent les uns les autres et se vouent parfois une inimité profonde. 

Après une quinzaine d’ouvrages majoritairement consacrés à l’histoire et à la politique, Saghieh a tout récemment fait une incursion dans le domaine de la fiction en publiant un recueil de nouvelles intitulé Germaine et ses frères. On y demeure cependant en territoire familier, car plus que la moitié des 31 récits qui composent l’ouvrage traitent explicitement de politique, ou plutôt d’une certaine forme d’engagement politique qui s’apparente à un acte reflexe, à un automatisme comportemental et verbal dans lequel la pensée et la réflexion n’interviennent pas. La première nouvelle, « Germaine qui s’est perdue à New York », nous offre d’emblée le prototype d’un tel automatisme. L’on y apprend que l’héroïne éponyme a été renversée par une voiture quand elle était enfant et que, depuis, elle souffre d’un handicap mental dont l’une des manifestations est une propension à répéter, hors contexte, certains mots qu’elle est incapable de bien comprendre. C’est ainsi que vers l’âge de cinquante ans, Germaine commence à emprunter des expressions au lexique idéologique de son jeune neveu ; s’inspirant du nassérisme de ce dernier, elle emploie le terme « isolationniste » en guise d’insulte, puis le remplace par « bourgeois » lorsque le jeune homme se convertit au marxisme. Les catégories politiques manichéennes lui servent à répartir en deux camps les personnes de son entourage : sont « non-bourgeois » tous ceux qui réussissent à gagner ses faveurs, comme le vendeur de pastèques ; et « bourgeois » ceux qui, pour des raisons obscures, lui sont antipathiques, comme le vendeur de pommes de terre.

Germaine est évidemment un cas à part, puisqu’elle souffre d’une déficience intellectuelle causée par une lésion cérébrale ; mais il n’en demeure pas moins que les nombreux militants politiques qui peuplent les récits de ce livre lui ressemblent étrangement. C’est d’ailleurs ce que suggère le titre de l’ouvrage : ils sont ses semblables, ses « frères ». À l’instar de Germaine, ils n’adoptent pas une idéologie, mais la contractent comme s’il s’agissait d’un rhume. Ils glanent par-ci, par-là des mots et des expressions qu’ils se bornent, tels des perroquets, à répéter inlassablement en toutes circonstances. Saghieh nous offre plusieurs spécimens de ces automates : Najib, qui impute tous les maux de la terre à l’impérialisme et voit dans les distributeurs automatiques de billets – qu’il découvre en Angleterre – le symbole des richesses pillées par l’Occident ; Antoun, « qui entendit un jour l’hymne des phalangistes et celui des nationalistes syriens, préféra le second et devint nationaliste syrien » ; ou Moustafa et Akram, les deux frères maoïstes qui, pour endoctriner les gens de leur village, prétendent être de bons musulmans et finissent par devenir d’authentiques salafistes.

En s’employant, dans ces nouvelles, à faire une satire cruelle des idéologies gauchistes, nationalistes et anti-impérialistes qui ont sévi au Liban et dans le monde arabe, Saghieh n’a pas su éviter de transformer ses personnages en simples fantoches dont la seule fonction est d’illustrer les idées du marionnettiste. Mais cet inconvénient est largement compensé par un don assez rare, que possèdent tous les véritables satiristes : provoquer de grands éclats de rire. 


BIBLIOGRAPHIE

Germaine wa ikhwanouha (Germaine et ses frères) de Hazem Saghieh, Dar el-Saqi, 2017, 222 p.
 
 
© Charafeddine
 
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