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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Leonard Cohen, l'homme qui « noircissait des pages »
Il avait affirmé, au cours des derniers mois, qu’il était « prêt à mourir ». Le poète et chanteur canadien Leonard Cohen a quitté ce monde à l'âge de 82 ans, à Los Angeles, et a été porté en terre dans sa ville natale de Montréal.

Par Michel Hajji-Georgiou
2017 - 01
Étrange Leonard Cohen. Une figure parfaitement complexe et atypique, que d’aucuns se borneront, par facilité, à étiqueter de manière restrictive sous le label « chanteur/compositeur » – ces objets difficilement identifiables que le monde de la musique désigne sous le nom de singer/songwriters, et dont la figure totémique, Bob Dylan, vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature.

Il est vrai que sur un demi-siècle de carrière musical, Cohen a construit une œuvre particulièrement consistante et un univers unique, à mi-chemin entre le sacré et le profane – une « liturgie », selon le terme employé par Dylan pour désigner les travaux de son principal « frère ennemi ».

Un verdict
Mais ce que Leonard Cohen a d’abord été, et ce qu’il est resté jusqu’au bout, c’est un poète et un écrivain. Avant de se lancer dans la chanson, il était déjà sans doute le plus grand poète canadien de sa génération, reconnu comme tel et bardé de prix littéraires. Mais l’humilité et l’éclectisme de l’artiste ont quelque peu contribué, au fil des années, à reléguer au second rang cette facette de sa personne, voire à l’éclipser au profit de cette « voix en or », à l’origine plaintive, puis de plus en plus profonde, grave, rugueuse comme du vieux cuir noir, et enfin rocailleuse et graveleuse sur ses derniers albums, bien ancrée dans la tradition du récitatif.

Pour Cohen, le titre de poète est en effet « un verdict » qui vous est attribué par des tiers, une sorte de reconnaissance ou de récompense méritée. Il se contentera, pour sa part, d’affirmer qu’il « noircit des pages », voire qu’il n’est que l’un de ces « charlatans », de ces « faux-poètes » qu’il vaut mieux ne pas lire…
La damnation Lorca
Né en 1934 dans le quartier juif huppé de Montréal, Leonard Cohen avait subi très tôt la fascination de l’entourage religieux dans lequel il se trouvait. Cette éducation dans la tradition juive et dans la connaissance de la Kabbale jouera très certainement très tôt un rôle fondamental aussi bien dans le développement des talents musicaux que littéraires de l’enfant.

La première rencontre réelle avec l’univers de l’écriture se fera lors de la mort de son père Nathan, en 1944, alors que l’enfant n’a que neuf ans. Le jour des funérailles, dans une sorte de rituel de conjuration de cet événement incompréhensible, le jeune Cohen chaparde un nœud papillon de l’armoire paternelle, y fait une entaille, glisse un petit mot – son premier texte personnel – dans l’ouverture, et va enterrer l’objet profondément dans le jardin de la maison. En dépit d’excavations des années plus tard, il ne retrouvera jamais l’objet. Tel est la genèse de l’Évangile selon Leonard Cohen, le début de son hymne à la repentance, l’avant-propos de son manuel pour vivre avec la défaite et la brisure.

Le deuxième choc traumatique qui propulse définitivement Cohen dans l’univers de la poésie reste la découverte à l’âge de 15 ans de Federico Garcia Lorca. Les images sensuelles et mystérieuses du poète espagnol transportent le jeune homme vers un monde où il se sent chez lui. Avec Lorca, Cohen apprend que la poésie peut être en même temps pure et profonde. Grâce à lui, il étreint le cosmos. C’est un miracle. C’est un désastre. « Cet homme a ruiné ma vie », dira-t-il plus tard, lors de ses concerts.

Le meilleur de sa génération 
À McGill, l’étudiant Leonard Cohen, qui suit des études de littérature (pour compenser son notamment manque de pouvoir de séduction sur la gent féminine), découvre en effet en classe les plus grands auteurs, sous la tutelle d’un grand poète canadien, Louis Dudek. Mais l’influence de Lorca restera plus déterminante. « Bien qu’ayant bien étudié les poètes anglais, je n’arrivais pas à trouver une voix. (…) Lorca m’a donné la permission de trouver, de localiser cette voix », dira-t-il en 2011, en recevant le prestigieux Prix des Asturies.

Mis à part Louis Dudek, le poète en herbe fréquente rapidement tout le cercle littéraire qui s’est formé à Montréal durant les années 50, notamment F.R. Scott et Hugh McLennan. Mais c’est incontestablement Irving Layton – « notre plus grand poète, notre champion » – qui marquera le plus le jeune homme et avec lequel il formera un groupe de poésie à Côte-Saint-Luc, dans la banlieue de Montréal. De 22 ans son aîné, Layton, un personnage haut en couleur et une force de la nature, deviendra à la fois le mentor et le camarade de lettres du jeune poète, jusqu’à son décès, en 2006.

Let Us Compare Mythologies, le premier recueil de Leonard Cohen, paraît en 1956, alors qu’il n’a que 24 ans. Il remporte aussitôt le Prix McGill de Littérature et reçoit un accueil positif de la part des médias, qui fait immédiatement de Cohen l’élément le plus prometteur de sa génération d’écrivains. Rempli de « chansons » et de « ballades » – le spectre de Lorca rode dans le recueil –, l’ouvrage regorge déjà des thématiques qui habiteront par la suite toute l’œuvre, chantée ou écrite, de l’auteur, le tout avec beaucoup d’humour, souvent grinçant. 

En dilettante 
En fait, Cohen préfigure déjà les années 60 et le grand mouvement de contre-culture en gestation. Il sonne même presque comme un membre de la Beat Generation. Mais si Cohen s’identifie aux beatniks, qu’il aura l’occasion de fréquenter, ces derniers le considèrent comme appartenant trop à la génération précédente, avec un style trop aseptisé à leur goût et des images trop empreintes de classicisme. Il restera donc en dilettante – et pas que cette fois : toute sa vie.

En 1961 paraît un autre recueil de poèmes, The Spiced-Box of Earth, qui, au Canada, est largement bien accueilli par la critique et par ses pairs, puis un roman, The Favorite Game (1963), largement autobiographique, sur sa jeunesse et sa recherche de la sexualité dans les milieux étriqués du Montréal des années 40, qui lui vaudra d’être comparé à James Joyce par Michaël Ondaatje et pour lequel il reçoit le Prix Littéraire du Québec en octobre 1964.
Au meilleur de sa forme, Cohen tombe quelque peu dans la provocation et intitule son recueil suivant… Flowers For Hitler (1964). Les milieux juifs de Montréal avaient déjà peu apprécié la manière avec laquelle il avait dépeint la communauté dans son premier roman. Désormais, pour eux, toutes les bornes ont été dépassées. Une cabale se met donc en place contre le poète, dont c’est pourtant le meilleur recueil, surtout au niveau du style, qui s’est libéré de ses archaïsmes et de son formalisme classiciste.

Perdant magnifique
Indifférent (ou pas), il retourne à Hydra pour écrire, d’une manière obsessionnelle et compulsive, à un rythme fou, et sous l’influence des amphétamines et du speed, ce qu’il pense être l’œuvre de sa vie : son second (et dernier) roman, Beautiful Losers (1966). L’entreprise est tellement frénétique et délirante que Cohen, une fois le livre achevé, sombre dans un état de psychose dépressive et hallucinatoire qui lui vaut d’être hospitalisé. Avant-gardiste, le livre sera descendu par la critique canadienne comme étant une ode à la pornographie, même s’il marquera durablement toute une génération, notamment un jeune homme du nom de Lou Reed.

En convalescence, Cohen voit soudain le ciel d’Hydra noir de cigognes s’alignant au-dessus des clochers des églises avant de disparaître. Il décide une fois de plus de fuir. Mais, cette fois, aux États-Unis, pour devenir chanteur. « Je suis un chantre. Je me place dans la tradition de ces prêtres qui officiaient autrefois dans les catacombes », affirmera-t-il, pour mieux se déprécier en tant qu’auteur et justifier sa reconversion.

La suite est mieux connue : le succès de Suzanne, les multiples muses, les albums-cultes, la reconnaissance... Pourtant, dans la chanson aussi, durant ses 50 ans de carrière, Cohen fuira aussi souvent : les femmes, le mariage, les enfants, l’industrie musicale, les tournées, la célébrité, les villes et, avec moins de succès, une dépression chronique pugnace. 
En dents de scie
Malgré le succès musical, Cohen n’arrêtera pas pour autant d’écrire. Il produira, avec un succès en dents de scie, encore quatre recueils : Parasites of Heaven (1966) et The Energy of Slaves (1972), puis Death of a Lady’s Man (1978), et enfin, Book of Mercy (1985). Qui plus est, nombre de ses chansons seront des adaptations de ses poèmes, si bien qu’il n’arrivera jamais à se départir d’une labellisation de chanteur trop littéraire, dont la musique est uniquement au service des textes. Mais quel autre chanteur peut se prévaloir d’avoir adapté, avec autant d’originalité et de génie, des textes de Lorca, Rumi, Cavafy, ou Byron, opérant une fusion unique entre le monde des lettres et celui de la chanson ?

Alternant traversées du désert et retours flamboyants, Cohen, vidé et brisé, se retire durant la dernière décennie du XXe pour devenir moine bouddhiste. Il ne sortira de cet exil qu’à l’orée du XXIe, guéri de sa dépression, léger, serein, apaisé, pour publier un dernier recueil, proprement magnifique, The Book of Longing (2006). Mais aussi pour s’engager dans les années les plus prolifiques de sa carrière et les plus gratifiantes de sa vie (à 70 ans !) sur le plan musical. Sans pour autant jamais se considérer comme un bon auteur ou chanteur – plutôt comme un serviteur suant sang et eau pour matérialiser, dans un accouchement sans cesse lent et difficile, les images par des mots qui ne lui viennent que goutte après goutte…

Cette autodépréciation sera poussée jusqu’à l’extrême, voire jusqu’à l’effacement total, dans son ultime texte, récité d’une voix à la fois chaude et sépulcrale, quelques semaines avant sa mort, et qui renferme, en quelques lignes, toute la grandeur, toute la démesure, tout le génie immortel de Leonard Cohen, et toute la vanité du monde : « Écoute le colibri, dont les ailes sont invisibles/ Écoute le colibri, ne m’écoute pas/ Écoute le papillon, dont les jours ne dépassent pas trois/ Écoute le papillon, ne m’écoute pas/ Écoute l’esprit de Dieu, qui n’a pas besoin d’être/ Écoute l’esprit de Dieu, ne m’écoute pas. »


 
 
© Abaca
 
2017-09 / NUMÉRO 135