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Le deuxième sexe d’après Nawal el-Saadawi
À 85 ans, l’écrivaine médecin et activiste Nawal el-Saadawi, figure emblématique du féminisme égyptien, n’a rien perdu de sa détermination à lutter contre le système de domination masculine.

Par Katia Ghosn
2015 - 08
Son charisme, son courage, ses prises de parole en public donnent à son engagement une aura incontestable. Même si la plupart de ses écrits sont ancrés dans son Égypte natale, ils expriment les souffrances et les injustices dont sont victimes les femmes dans tout le monde arabe et font écho à leurs revendications de liberté et de dignité. Son dernier roman, Innahu al-dam (C’est le sang), paru à Beyrouth en 2014, témoigne de sa ténacité à lutter jusqu’au bout contre les lois pseudo sacrées. Le roman débute avec une image forte, celle de la foule envahissant la place Tahrir et réclamant la chute du régime Moubarak. Les femmes occupent la place publique et veulent participer activement au changement. « Tahrir » renvoie simultanément à la libération politique et à l’émancipation personnelle et sexuelle. Un changement de la condition des femmes va de pair avec l’abolition du système politique d’oppression dans lequel les hommes se sont arrogés tous les pouvoirs et en abusent sans scrupules. L’absence de justice sociale et de démocratie se traduit par la répression de la femme et son asservissement. Les deux processus délétères se renforcent mutuellement. Par la voix de ces femmes, Nawal el-Saadawi, qui avait participé elle-même aux soulèvements populaires dès 2011, dénonce la corruption des gouvernements, le manque de libertés et la politique réactionnaire et répressive des Frères musulmans. Le régime de Moubarak finit par être renversé, mais l'émancipation des femmes, malgré certaines avancées, est loin d’être accomplie. 

Originaire de Kafr Talha, un petit village près du Caire, el-Saadawi fait partie d’une fratrie de neuf enfants. Son père, fonctionnaire au ministère de l’éducation, lui ouvre les portes de l’école et de l'instruction. Elle poursuit des études supérieures et obtient, en 1955, un diplôme de l’école de médecine du Caire puis, en 1966, une Maîtrise en santé publique de l’université de Columbia aux États-Unis. En 1982, elle fonde l’Association arabe pour la solidarité des femmes. Elle enseigne dans nombre d’universités prestigieuses et occupe la fonction de conseillère aux Nations-unies pour les programmes d’aide aux femmes en Afrique et au Moyen-Orient. Médecin psychiatre, elle diagnostique les maux de la société égyptienne et les comportements névrotiques liés à la sexualité, à la politique et à la religion. 

Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille. Pour avoir subi dans sa chair les perversions du machisme et de la misogynie, son combat n’est que plus radical. Elle en fait la matrice de ses ouvrages et payera cher ses positions critiques et intransigeantes. « L’écriture est considérée comme un crime ; elle est passible de prison et de mort », écrit-elle dans ce dernier roman, une sentence confirmée, hélas, par les événements qui ont jalonné son existence : en 1955, elle est révoquée de ses fonctions de médecin à l’hôpital Qasr el-Ayni pour avoir écrit Les femmes et le sexe. Son magazine Health est interdit en 1973. En 1981, la critique de la politique de Sadate lui vaut un séjour de trois mois en prison. La pièce de théâtre Dieu démissionne à la réunion au sommet (2007), jugée blasphématoire, est interdite, un procès lui est intenté pour apostasie et mépris des religions. Figurant sur les listes noires des intégristes, elle est condamnée à l’exil pendant 25 ans… El-Saadawi rentre en Égypte en 1996. Quelles que soient les conditions, elle écrit avec rage : Mémoires de la prison des femmes (édité à Beyrouth en 1984) a été rédigé en prison sur du papier toilette avec un crayon yeux.

Sa plume est affutée contre les tyrans de tous bords. L’hypocrisie, l’oppression politique et économique ne sont pas d'après elle des tares sociales limitées aux seuls pays arabes. Nawal el-Saadawi participe au mouvement Occupy Wall Street à New York qui ressemblait selon elle par certains côtés aux manifestations Place Tahrir. Quant au viol et au harcèlement, ils sont liés, répète-t-elle, à la domination masculine et se retrouvent dans toutes les sociétés y compris en France et aux États-Unis. En effet, un rapport alarmant sur les viols dans l’armée française accable le pays des droits de l’homme. Quant aux agressions sexuelles sur les campus des universités américaines, elles sont un phénomène récurrent. 

Auteur prolifique, elle a à son actif près d’une quarantaine d’ouvrages, traduits pour certains dans plus de 30 langues. Elle a remporté plusieurs récompenses internationales parmi lesquelles le prix Gibran (1988) ou le prix suédois Stig Dagerman (2012). Son œuvre se veut le miroir fidèle de la réalité ; le caractère militant prend le dessus au détriment de la créativité narrative ou formelle. Son dernier roman ne fait pas exception. Nous y retrouvons les thèmes qui lui sont chers. Corruption, interdits, arrestations arbitraires, tortures… font partie de l’exercice des gouvernements. Fouada, une journaliste brillante et déterminée, tient une rubrique de politique internationale dans un grand quotidien égyptien. Ses écrits sont censurés dès lors qu’ils s’attèlent à des sujets sensibles. Or, que peut-elle écrire lorsque quasiment tous les sujets deviennent polémiques ou tabous ? « Il était interdit de critiquer l’amitié égypto-américaine, l’asservissement économique de l’État, le traité de camp David, l’identité musulmane, les rapports avec les pays pétroliers (…) ». Le roman dénonce nombre de dérives de la société égyptienne : le harcèlement et le viol, la stigmatisation de celles qui ne portent pas le voile, l’élimination des opposants, la corruption généralisée y compris dans le service de la santé où des cadavres sont vendus par pièces aux étudiants de la faculté de médecine… El- Saadawi ne manque pas de rappeler que le voile est une pratique préexistante à l’islam ; elle considère qu'il est impératif de combattre le « voile » de l’ignorance qui obscurcit l’esprit et l’asservit, le menant droit au fanatisme. La voie royale de la libération de la femme passe selon elle par l’éducation, seul rempart contre l’ignorance et les préjugés.

El-Saadawi évoque par flash-back des parallélismes entre la politique de Sadate et celle du gouvernement militaire actuel. Même si la répression est toujours une pratique courante et les moyens déployés relèvent du déjà-vu, le soulèvement populaire de 2011 a aboli, dit-elle, le mur de la peur. Hanadi, un autre personnage du roman, qui a vu le jour en prison, violée puis obligée de subir un avortement dans de mauvaises conditions sanitaires et médicales, réintègre l’université après avoir vécu l’enfer. De la place Tahrir, sa voix, à la fin du roman, résonne comme une injonction de liberté : « Je suis devenue une femme forte, capable de compter sur moi-même pour réaliser mes rêves. La souffrance et le sang qui m’ont pétrie ont également fait mûrir la révolution. » En signant ce roman, Nawal el-Saadawi passe le flambeau avec l’assurance qu’il ne sera pas éteint.

 
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Autoportrait de Nawal el-Saadawi
La voie royale de la libération de la femme passe par l’éducation, seul rempart contre l’ignorance et les préjugés.
 
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