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Portrait
Mahmoud Hussein, l’amitié dans l’engagement
Le dernier livre de Mahmoud Hussein, Penser le Coran, se donne pour objet de prendre appui sur la parole de Dieu  pour mieux faire barrage à l’intégrisme. C’est dire s’il suscite le débat. Rencontre chaleureuse avec le duo de politologues français d’origine égyptienne qui partagent le même pseudonyme, Bahgat Elnadi et Adel Rifaat.

Par Georgia MAKHLOUF
2009 - 06
Politologues français d’origine égyptienne, Bahgat Elnadi (né en 1936) et Adel Rifaat (né en 1938) furent à l’époque de Nasser d’ardents militants laïcs et marxistes, ce qui leur valut d’être incarcérés entre 1959 et 1964 dans les geôles nassériennes. Dans une vie antérieure, avant de se convertir à l’islam fin 1956, Adel Rifaat s’appelait Eddy Lévy ; son frère, Benny Lévy, fut le secrétaire de Jean-Paul Sartre pendant de nombreuses années. Elnadi et Rifaat ont publié ensemble des ouvrages qui ont marqué leur époque : La Lutte des classes en Égypte (Maspero, 1969), Les Arabes au présent (Seuil, 1974), Arabes et Israéliens : un premier dialogue (Seuil, 1974) ou encore Versant Sud de la liberté : essai sur l’émergence de l’individu dans le tiers-monde (La découverte, 1993). 

Ce qui frappe avant toute chose, c’est la simplicité et la gentillesse de l’accueil. La voix qui sonne toujours juste. La modestie qui est, le plus souvent, la marque des très grands auteurs. Ils évoquent ensemble leur parcours intellectuel et amical hors norme, qui a démarré en 1955 et qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui, sans ombre apparente. Ils font le choix de l’humour et de la légèreté, surtout quand les souvenirs évoqués sont douloureux. On les écoute avec ferveur.

1955 donc est un grand moment de renaissance pour l’Égypte. On assiste à la naissance des « comités Bandung », dans une grande effervescence intellectuelle et militante. C’est l’occasion que saisissent les marxistes pour faire pression sur Nasser et tenter d’obtenir des avancées démocratiques. Mais en janvier 1959, la lune de miel entre Nasser et les Russes subit un passage à vide et tous les opposants au régime se retrouvent en tôle. Dont eux deux. C’est d’abord la prison d’Abou Zaabal, à proximité du Caire, avec sa « cérémonie de réception » de sinistre mémoire. La torture y est chose fréquente, et les « accidents de parcours » aussi. Puis c’est le camp d’internement à Kharga où, comme on est en plein désert, l’étau se desserre un peu et les prisonniers arivent à obtenir des revues, des livres et... une radio. C’est dans ces conditions de détention que leur amitié s’affermit, et qu’ils commencent à écrire ensemble. Ils citent surtout un article de l’époque portant sur Le rôle de l’individu dans l’histoire, et qui suscitera le débat dans les rangs marxistes, plus habitués à exalter le rôle des masses ou des classes sociales que celui des individus. Ils sont donc déjà à contre-courant, et ils le resteront, non par coquetterie mais par un refus viscéral du dogmatisme.

Ils sont libérés en avril 1964, mais le retour à la vie normale, après cinq ans de captivité, est difficile. Reprendre le chemin de l’université n’est rien moins qu’évident. En outre, leurs amis sont systématiquement inquiétés par la police secrète et leur isolement grandit. « On a conclu qu’il n’y avait pas d’avenir pour nous en Égypte. » Ils arrivent en France en 1966 et, très vite, ils se retrouvent à jouer le rôle de « trait d’union entre le Fateh et la gauche prolétarienne ». Ils inspireront en 1967 la première manifestation propalestinienne en Europe. Mais quand le mouvement palestinien fera le choix du terrorisme, ils seront les premiers à dire non et à dénoncer cette option comme étant « un poison ». En 1975, ils passent ensemble et de façon tout à fait inhabituelle un doctorat de sciences politiques à deux. Ils ont déjà trois ouvrages communs à leur actif. Une émission de Bernard Pivot les placera sous les feux de la rampe. C’est à cette occasion que le directeur général de l’Unesco les remarque. Amadou Mahtar M’Bow proposera un poste dans son cabinet à l’un d’entre eux. Refus catégorique. Ils ne peuvent envisager ni l’un ni l’autre de se désolidariser. Ils ne peuvent concevoir que l’un ait un poste et que l’autre soit mis à l’écart. Il faudra à M’Bow une année entière pour parvenir à « cloner le poste ». Ils rentreront donc tous deux au cabinet du directeur général et passeront 25 ans au sein de l’Unesco où ils dirigeront, entre autres choses, la revue Le Courrier de l’Unesco, publiée en 30 langues et distribuée dans 130 pays.

On reste coi devant une telle complicité. On les interroge sur le secret d’une amitié si parfaite. Il n’y a à cette question aucune réponse, disent-ils. « C’est une amitié qui illumine une vie ; il n’y a rien de particulier à en dire, car c’est très simple et très mystérieux à la fois. Nous l’acceptons comme un cadeau de la vie. » On a envie de savoir comment ils écrivent à deux. Mais là encore, il semble que les choses soient si simples qu’il y a peu à en dire : « On discute beaucoup. Puis l’un de nous prend le stylo. Lorsqu’il s’interrompt, l’autre prend le relais. »

Pour montrer à quel point ils sont complémentaires, Rifaat précise : « Bahgat a une extraordinaire intuition des gens, des situations, des sujets. L’éclair de départ, c’est lui. » Et Elnadi d’enchaîner : « Mais c’est Adel qui apporte les nuances, la subtilité du raisonnement, le cheminement de l’argumentation. »

On en vient à leur dernier ouvrage. Ils expliquent qu’il est le prolongement du précédent, al-Sira, deux volumes passionnants dans lesquels Mahomet est raconté par ses compagnons. Elnadi et Rifaat y ramenaient le Prophète à sa qualité d’homme et la révélation à son contexte historique, sans jamais être réducteurs, sans jamais trahir la portée du message sacré. Au cours des rencontres qui ont suivi la publication, les auteurs étaient interrogés moins sur leur manière nouvelle et singulière de traiter d’une histoire sainte, que sur ce que le Coran autorise ou interdit, sur ce qu’« il dit vraiment » quant aux attentats-suicide, au port du voile ou à la polygamie. D’où le projet d’écrire ce livre qui est là pour souligner que la parole coranique entretient un lien vivant avec le contexte dans lequel elle a été révélée. « L’essentiel de ce que l’on a voulu dire, c’est qu’on ne peut pas nier l’historicité de cette parole. Elle est une parole vivante, qui intervenait au milieu d’événements précis. De nombreux versets ne peuvent être compris hors du lien qu’ils entretiennent avec les circonstances de leur révélation.On ne peut pas faire dire à Dieu, alors qu’il intervient sur un problème circonstanciel, quelque chose qui serait éternellement valable. » Au contraire, dans son contenu comme dans sa forme, le Coran se présente comme un dialogue entre ciel et terre où Dieu s’adresse, par le truchement de son prophète, à des hommes et des femmes qui vivent dans l’Arabie du VIIe siècle. Le Coran serait donc une invitation, adressée aux croyants, à prolonger ce dialogue permanent avec Dieu. À véritablement penser cette parole. A contrario, en se privant d’une compréhension personnelle, librement élaborée, de l’univers à laquelle le Coran les invite, « c’est une part intime de leur identité, de leur confiance en soi que (certains musulmans) mutilent ». Pendant plusieurs siècles pourtant, il y eut dans l’islam une vraie démocratie de pensée. « Tant que l’islam était une force d’expansion, il y avait débat et effervescence intellectuelle. Mais quand l’islam a été attaqué, on a cherché des dogmes auxquels se raccrocher pour se rassurer. La fermeture de la pensée date de là. »

On s’étonne néanmoins du temps et de l’énergie consacrés à l’étude de textes religieux de la part de deux intellectuels marxistes et militants. Ils concèdent que, comme toute leur génération, leur perspective est restée profondément laïque, mais que depuis 25 ans, le religieux occupe le devant de la scène et qu’il leur fallait comprendre ce phénomène. C’est la force de leur engagement qui oriente leurs choix d’auteurs et de chercheurs. Et la constance de leur refus des dogmatismes qui ancre leur lucidité, la clarté et la singularité de leurs points de vue.



 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Penser le Coran de Mahmoud Hussein, Grasset, 200 p.
 
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