FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2019-01 / NUMÉRO 151   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Portrait
Yvon Le Men : « La voix, c’est la vie »
Depuis son premier livre Vie, paru en 1974, écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men. De toutes les aventures du festival des Étonnants Voyageurs, ce breton est toujours prêt à mettre les voiles. Il sera au Liban à l’automne 2014.

Par Georgia Makhlouf
2014 - 06
En Bretagne, explique Le Men, il existe une tradition de la parole et de la transmission orale, avec les conteurs ou les chanteurs ; il y a donc trouvé un terreau favorable à l’éclosion de ses talents : « L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence et le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. », affirme-t-il avec simplicité. Cela semble évident, comme lui semblent évidentes sa présence aux côtés de Le Bris, son ami depuis plus de quarante ans, ou la passion avec laquelle il arpente le monde pour dire ses poèmes : au Mali devant de petits sourds-muets ; au Congo avec un slameur néo-calédonien ; à Haïti avec un jeune poète qui deviendra son ami, Bonel Auguste ; au Maroc aux côtés d’un calligraphe ou en compagnie de poètes avec lesquels il a, au fil des ans, tissé des liens durables comme Mohammed Khaireddine ou Abdellatif Lâabi. Il est en cela fidèle à sa devise : « Va à l’étranger comme chez ton ami, et chez ton ami comme à l’étranger. » Partout, il va à la rencontre des amoureux de la poésie pour partager avec le plus grand nombre sa passion des mots : dans les écoles, les salles de spectacles, ou sur les ruines des villes détruites comme à Sarajevo, par exemple, dont il se souvient avec une émotion encore vive. Il aime aussi se faire le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. De sa chronique hebdomadaire publiée de 2006 à 2008 pour le journal Ouest France, il a tiré un livre, Le tour du monde en 80 poèmes (Flammarion, 2009 : une anthologie de 80 poèmes qu’il commente, fort de plus de trente ans d’expérience et de rencontres poétiques. Plus récemment, il a publié un recueil en deux volumes au titre évocateur : Il fait un temps de poème (Filigranes éditions, 2013) dans lequel on peut lire des textes d’Andrée Chédid, François Cheng, Lyonel Trouillot, Abdellatif Laabi, Mahmoud Darwich, Charles Juliet et bien d’autres encore. Avec son incroyable ouverture au monde, Le Men ne cesse de prouver que la poésie ne connaît pas de frontières, et qu’il y a chaque fois quelque chose de miraculeux « quand nous écoutons, à fleur de peau, circuler le souffle fragile d’un poète, avec le sentiment d’être en lévitation ».

Pourtant il reste profondément attaché à son pays natal : « la lumière, le vent, un estuaire, une langue, un accueil ». C’est une affaire « de physique et de chimie » qu’il ne sert à rien d’expliquer, qu’il suffit d’éprouver. C’est là qu’il commence à écrire et à dire sa poésie, les deux advenus simultanément et déjà indissociables. « Ma mère a fait du théâtre ; mon père ─ trop vite parti ─ nous racontait beaucoup de contes et d’histoires. Mon rapport à la parole et à l’oralité est ancré en moi depuis l’enfance ». « La voix, c’est la vie », poursuit-il. « La première fois que je l’ai fait, dire devant un public, cela a été comme une révélation. J’ai su que j’étais fait pour ça. » « Lorsque l’on écrit, on est seul. On se retire du monde. On est dans la durée, dans un temps long. Dire, c’est aller vers, c’est être avec les autres. La temporalité est différente, relève de l’instant, de l’ici et maintenant ». Les deux le nourrissent, les deux font sa poésie, les deux bordent sa vie.

L’autre pôle magnétique de sa créativité, c’est la rencontre, le partage, l’amitié surtout. Lorsqu’en janvier 2010, un séisme secoue Haïti et que Le Men reste cloué sur le sol de sa Bretagne natale, il donnerait tout pour être non pas poète mais médecin urgentiste. Inquiet, à l’affut des nouvelles de ses amis, il attend, il espère. C’est de ce choc et de cette attente que naît le recueil Sous le plafond des phrases (Bruno Doucey, 2013), mais aussi de l’amitié qui le lie à Bonel Auguste avec qui, plus tard, il voyagera sur les routes de Bretagne et sur celles de Haïti, pour en ramener des histoires « en vers et en prose et contre tout ». Chaque fois qu’il évoque un pays, chaque fois qu’il mentionne une date, il cite aussi un nom, celui d’un poète devenu son ami, celui d’un de ses amis devenu poète. 

On a l’impression qu’il ne vit que sur les chemins de la poésie et néanmoins, il est allé vers d’autres genres, le roman, le récit ou la nouvelle. Citons par exemple « La clef de la chapelle est au café d’en face » ou « On est sérieux quand on a dix-sept ans » ; ou encore « Elle était une fois » et « Si tu me quittes, je m’en vais », tous parus chez Flammarion. Les titres à eux seuls sont des portes grandes ouvertes qu’on a envie de franchir. 

Dans le recueil Il fait un temps de poème, Le Men me montre un poème manuscrit d’Andrée Chédid. Nous lisons ensemble : « Quelle gravitation/ Nous aspire vers la vie/ Quelle poussée/ Nous recourbe vers la mort/ En quel lieu sans mesure/ S’épèle notre liberté ? »



 
 
D.R.
 
2019-01 / NUMÉRO 151