Par Ritta BADDOURA
2012 - 06
Jalal Toufic, né au Liban en 1962 d’un père irakien et d’une mère palestinienne, est théoricien de l’image, vidéaste et écrivain d’exception ayant choisi l’anglais comme langue d’expression. Il a enseigné dans diverses universités dont CalArts, l’Université de Californie à Berkeley et plus récemment l’Université Kadir Has à Istanbul. Ses œuvres ont été présentées et exposées dans les hauts lieux de l’art contemporain notamment à l’ICA (Londres), l’Artists Space (New York), le Centre Pompidou (Paris), le Witte de With (Rotterdam) et la Documenta (Cassel). Pour Toufic, ses écrits et ses vidéos ne tendent pas vers la même chose mais se complètent. Ses livres s’intéressent dans la forme et le contenu à la discontinuité (il a écrit sur l’affinité entre la temporalité atomistique de l’islam et le cinéma où le mouvement résulte de la projection de 24 images par seconde). Ses vidéos explorent la durée et quêtent la continuité du mouvement du calligraphe taoïste. Ce positionnement quant à la temporalité s’avère fondamental dans l’œuvre de Toufic puisqu’il traverse et habite la quasi-totalité de ses champs de réflexion. La question de la contemporanéité, dans le sens d’être contemporain de (et non en retard ou en avance sur) son présent, est une question de vie ou de mort (ou de non-mort) pour Toufic, non pas pour exercer une emprise sur le présent, mais pour potentiellement approcher la permanence de sa disparition.
Esquisser la pensée de Jalal Toufic n’est pas aisé, encore moins dans l’espace étroit d’un article. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles il n’existe que peu de papiers sur son travail, alors que l’auteur et artiste est très sollicité pour exposer son œuvre et présenter ses théories. La porte de secours, qui est à la fois piège, empruntée souvent par celles et ceux qui veulent parler de l’œuvre de Jalal Toufic est celle de le faire avec les mots mêmes de Toufic. Difficile d’envisager l’œuvre en se distanciant des mots avec lesquels l’auteur la compose ou ceux qu’il exprime à son sujet. La réflexion de Toufic semble résister à la compréhension du lecteur, ou du moins à son appropriation, voire à sa présence – dans le sens de sa contemporanéité –, comme s’il fallait que l’œuvre soit toujours un brin décalée quant à la capacité du lecteur à la contenir, en user et en jouir à son tour. C’est en tout cas l’une des impressions que donne Distrait dans ses deux versions, celle originale en anglais et celle si justement – ce qui n’était pas pari gagné – traduite en français par Guillaume Fayard.
Toufic n’aime pas la paraphrase : « Si je me cite parfois moi-même c’est parce que je déteste paraphraser – même me paraphraser moi-même. » C’est comme si cette répugnance se propageait au lecteur dès lors incapable de paraphraser Toufic et comme si ce dernier réalisait une sorte de rapt du langage chez son lecteur désormais condamné à re-citer, donc répéter en un retour sur image (la fraction de temps isolée et explorée par) l’écriture. Lorsqu’il ne s’agit pas de répétition, c’est une collision qui se produit, une sorte d’adhésion de la pensée du lecteur à celle de l’auteur, si intense que la plupart des tentatives de distanciation ou de description s’en trouvent confrontées au risque de perte de la matière première. Certains passages dans l’écriture de Toufic, quand ils ne découragent pas le lecteur (notamment de par leur structure ardue et dispersée, leurs thèmes pointus et pluriels, leur absence de complaisance à l’égard du lecteur), ralentissent par une forme d’emprise son sens critique ; c’est en cela que son univers échappe sans cesse et capture. La solitude et la toute-puissance conséquente de l’auteur gagnent alors par extension son lecteur résistant : dans le sens où pour lire Toufic, il faut par moments résister à la résistance de Toufic à être lu. D’où la teinte de subversif et de pervers qui imprègne sa plume. Ainsi, le lecteur s’éprouve souvent seul « chez » Toufic, rarement « avec » lui. À la présence de l’un répond l’absence de l’autre et vice versa, à moins d’un moment de grâce opérant une coïncidence en dépit des impasses stylistiques et affectives de son écriture.
Toufic écrit par séries de poussées qui sont autant de ruptures ; en somme, ce qui est décrit comme aphoristique dans son écriture constitue des arrêts sur image de chaque fraction de temps vouée à disparaître. Il procède, en un usage construit et exhaustif de la ponctuation et par de longues juxtapositions, à la création d’effets de mises en abîme, de fragmentation, de stratification, de mise en capsule, qui modèlent un long labyrinthe elliptique en 3-D. Cette écriture, avec la temporalité pour repère, emprunte au géographique et au géologique, le tout dans une sculpture fine du mouvement. Les passages denses alternés par des blancs sont la marque du débordement du présent, de son éventuelle démultiplication en univers parallèles, puis de son absorption en une perception unifiée de l’univers. Ces alternances forment aussi des silences-symboles, lesquels outre leur relation à la mort et la non-mort produisent un effet d’« incompréhension intelligente et subtile » – si chère à Toufic, incompréhension ne cherchant pas une compréhension ultérieure mais plutôt une qualité particulière du non-comprendre, et constituant ce vers quoi tout art et littérature valables devraient tendre.
Nous serions tentés de dire que Jalal Toufic n’est pas un théoricien de l’image mais un théoricien de la temporalité. Faiseur de liens et jongleur exceptionnel entre diverses disciplines, notamment entre arts, philosophie, mystique, physique quantique, pathologie mentale, sociologie, c’est une pensée singulière sur la temporalité qu’il élabore. Grâce à son attention à la fois vigilante et dispersée par ses divers champs de travail, Toufic semble s’assurer de rester, du fond de son hyperconcentration, Distrait. Dans cet état de distraction tributaire d’attentions plurielles, la mort qui pour lui « est inattention » pourrait peut-être bien se montrer, un instant seulement. Lasse d’être dans l’objectif/l’œil du penseur, elle effectuerait un volte-dos, concept-clé chez Toufic. Cette vue, même très brève, du Minotaure surpris (et surprenant l’autre) par derrière montre l’absence en toute présence. Comment être contemporain de soi-même, comment être présent à sa propre absence puisque ce qui est un instant actuel est déjà passé ? L’écriture de Jalal Toufic traite avec tout cela. Au-delà des complexités de style et des virtuosités intellectuelles de son auteur, c’est là que résident sa difficulté et sa qualité essentielles.Â
D'autres textes sont disponibles sur www.jalaltoufic.com