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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Abdo Wazen par lui-même


Par Katia GHOSN
2010 - 06
Abdo Wazen est une figure marquante du paysage littéraire libanais et arabe. Né en 1957 à Dekwaneh dans la banlieue de Beyrouth, il est essentiellement connu comme poète, et a à son actif plusieurs recueils de poésie dont Nâr al-’awda (Le feu du retour), Abwâb al-nawm (Les portes du sommeil), Hayat Mu’attala (Une vie en panne). Il a signé également deux récits, Hadiqat al-hawâs (Le jardin des sens), interdit pour atteinte à la moralité, certains passages jugés « pornographiques », et al-’ayn wal hawâ’ (L’œil et le vent). Construite par bribes de poésie, sa prose crée un compromis entre récit poétique et poème fictionnel mettant à mal les prétendues barrières entre les genres. Wazen poursuit conjointement une carrière journalistique et dirige actuellement la page culturelle du quotidien al-Hayat. Une anthologie de ses œuvres poétiques, La lampe de la discorde vient de paraître en français aux éditions La Différence, traduite par Antoine Jockey.

Il a publié dernièrement un récit autobiographique, Qalb maftouh (À cœur ouvert), dans lequel sa vie coulant au doux rythme des songes est secouée par maintes inquiétudes philosophiques, et où l’éparpillement du sujet (et des sujets) est maîtrisé par un langage d’une extrême rigueur, d’une saisissante finesse, ne manquant en aucune façon au strict devoir de réserve. L’auteur s’est-il abstenu de mentionner sur la couverture le genre littéraire du livre parce que les formes d’écriture qui évoluent au gré de l’histoire sont devenues à l’image du monde dans lequel elles s’inscrivent, éclatées et rebelles à toute tentative rigide et close de les approcher ? Quoi qu’il en soit, la question laissée ouverte nous plonge au cœur des définitions malaisées.

Qalb maftouh est-il un récit autobiographique ou autofictionnel ? L’autofiction, terme forgé initialement par Serge Doubrovsky pour désigner une œuvre autobiographique déguisée en roman, s’étend désormais à toute forme de fictionalisation de soi. La reproduction de soi étant impossible, l’auteur ne peut que livrer une réinvention autofictive de lui-même. L’autofiction, définie comme « la forme moderne de l’autobiographie à l’ère du soupçon », dépasse les clivages entre la réalité et la fiction et révèle la nature romanesque de toute autobiographie. Le livre de Wazen souscrit à ce sens large de l’autofiction où le vécu est inséparable de l’imaginaire et où dire sa vie revient à la rêver, la fantasmer, la recomposer : « Je suis un être qui rêve, de jour comme de nuit, n’arrivant plus à distinguer ce qui se déroule dans le rêve de ce qui advient dans la réalité. »

Qalb maftouh met entre parenthèses autrui comme destinataire. L’auteur ne s’engage pas vis-à-vis de son lecteur car c’est pour lui-même qu’il écrit en premier lieu. L’écriture porte sa fin en elle-même : « J’écris pour écrire », dit-il. Et de renchérir : « J’ignore pourquoi et comment j’ai écrit ce que j’ai écrit. Je ne sais pas non plus ce que j’ai écrit. » Étant avant tout un être de langage, en dehors de sa mise en texte le moi n’est donc rien. L’écriture, conçue comme une gestation douloureuse dans les ténèbres de soi, requiert recueillement et isolement. Le déploiement de la vie par lequel le moi s’ouvre à l’altérité ne peut jaillir que de la plus profonde intimité : « J’écris non pour faire face, ni me libérer, ni provoquer, ni fuir, ni changer le monde… J’écris pour être moi-même, pour éclairer une part infime de mon être qu’aucune lumière ne peut entièrement dévoiler. » Cependant, autrui et le monde ne sont appréhendés qu’à travers le sujet qui les exhibe seulement comme réminiscences électives. Le moi lui-même est un être entièrement sorti des limbes du passé et, comme un funambule, son existence se joue sur la corde du rêve.

Comme son titre l’indique, Qalb maftouh revendique l’ouverture. L’opération chirurgicale à cœur ouvert que l’homme de cinquante ans a subie quelques années auparavant lance la narration qui se veut, de la même manière, ouverte à une multitude de sujets. La démarche poursuivie est également ouverte en ce qu’elle fait éclater le moi, le soumettant aux doutes, à l’angoisse et à un questionnement infini de soi et du monde.

La vie de l’auteur est une suite de survies « miraculeuses » : la balle qui a transpercé l’épaule de l’enfant sans toucher le cœur, n’ayant pas été extirpée, s’est intégrée à sa chair. Sa présence, telle l’écharde du mal dans la peau de l’homme, est emblématique de toute son existence. Il survit par la suite à la lèpre, à la tentation de suicide, aux douleurs du cœur, à la guerre… Autant d’épreuves qui ont laissé en lui des marques indélébiles. Évoquant la guerre civile à laquelle il a participé sans conviction et sans réel engagement politique, Wazen montre que les haines sont inculquées et nourries au sein d’une politique interne pernicieuse, et va ainsi à l’encontre de l’idéologie dominante qui pointe du doigt le seul ennemi étranger, quelque nom qu’il puisse porter.

Orphelin de père, l’auteur se dédouble et occupe à la fois la place du père et celle du fils fragilisé par les multiples invasions de l’absence. « Le jour où j’ai perdu mon père, je suis devenu mon propre père. » Ce dédoublement, manifeste au niveau de l’énonciation qui cède quelquefois la voix à la troisième personne, caractérise une identité hybride. Le père, toujours présent dans une photo posée dans le salon et à travers les histoires d’une mère aimante et les apitoiements des proches, entrave le travail de deuil et fait cohabiter présence et absence. L’inséparabilité de l’absence et de la présence n’est pas sans avoir influencé ultérieurement son sentiment religieux, forgé par des doutes fondateurs et des croyances inébranlables. Même s’il est considéré comme un hérétique aux yeux de l’orthodoxie religieuse, il n’a de cesse de proclamer : « Je suis instinctivement religieux » ou encore : « Attiré par les idées sur l’athéisme, je n’ai jamais pu devenir un athée moi-même. » Il persiste à « croire en vertu de l’absurde », comme le dit Kierkegaard, un auteur qu’il ne cite pas mais dont ses écrits sont fortement imprégnés.

L’auteur se définit comme « un entre-deux », un mélange de foi et de scepticisme, de rêve et de réalité, d’immanence et de transcendance. C’est dans ce rapport mitigé et ambigu à soi qu’il expérimente pour la première fois la sexualité à Kinshasa. Et ce n’est pas un hasard s’il éprouve un désir quasi fusionnel pour la femme de l’Afrique noire. La noirceur de la peau est pour l’homme blanc l’appel de l’altérité dans ce qu’elle a d’absolu et d’inaccessible. « Dans ce pays, je me suis vu un homme noir tel que je le fus dans un passé lointain dont je ne me souviens plus. » Le noir qui, pour celui qui a perdu un père, une sœur, des proches et des ennemis, est la couleur de la mort devient aussi le rayonnement de l’amour. La peau noire de la bien-aimée brillait à ses yeux. Les pôles contraires qui se mêlent l’un à l’autre pour créer des harmonies inédites provoquent toutefois chocs et perturbations. Est-ce sans raison qu’il succombe à une dépression aiguë appelée « soleil noir de la mélancolie » ?

Les infinies manifestations de la noirceur l’ébranlent et le fascinent. Les premières lignes de la Genèse sont-elles gravées dans sa mémoire parce qu’il aurait voulu, comme le Créateur, séparer d’un dire le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres, lui qui vit dans leur entrelacs permanent ? La mort est l’horizon que l’être-au-monde ne devrait perdre de vue sous peine de tomber dans l’inauthentique, disait Heidegger. Plus qu’un horizon, la mort pour Abdo Wazen est, comme la balle tapie à la lisière de son cœur, une partie intégrante de sa vie qui, loin de la gangréner, la transfigure dans son cheminement jusqu’au bout de l’ineffable.
 
 
D.R.
« Je suis un être qui rêve, de jour comme de nuit, n’arrivant plus à distinguer ce qui se déroule dans le rêve de ce qui advient dans la réalité. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Qalb maftouh (À coeur ouvert) de Abdo Wazen, Arab Scientific Publishers et éditions el-Ikhtilef, 2010, 208 p.
 
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