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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
39-45 : Tardi en famille


Par Ralph Doumit
2019 - 06


Il est de ces rares géants qui, depuis cinq décennies, continuent de faire l’histoire de la bande dessinée. Il faisait partie de la folle aventure de la revue Metal Hurlant dans les années 70. Il a ensuite été l’une des figures de proue de la revue (À Suivre) dans les années 80 et 90, y pré-publiant sur un scénario de Jean-Claude Forest l’un des récits qui posent les fondations du roman graphique et restent un exemple d’audace atypique : Ici-même.

Il poursuit depuis sa route, toujours attendu, produisant des récits qui touchent tour à tour aux deux passions qui l’animent : Paris, cadre des aventures extraordinaires de son personnage Adèle Blanc-Sec et, dans un registre tout autre, la Grande Guerre. À l’instar de Georges Brassens qui, avec ironie, déclame que de toutes les guerres, c’est celle de 14-18 qu’il préfère, Jacques Tardi (puisqu’il s’agit de lui) met un point d’honneur à faire le tour de l’horreur que lui inspire la Der des Der dont il tirera de nombreux albums, au sommet desquels figure C’était la guerre des tranchés.

Or voilà qu’il fait aujourd’hui une infidélité à 14-18 et plonge en apnée, le temps d’une vaste et ambitieuse trilogie, dans les eaux troubles de la Seconde Guerre mondiale. Il faut dire que ce fou d’archives possède un document de ceux dont on retarde l’exploitation tant ils peuvent soulever d’émotion : des cahiers noircis par son père à sa demande et racontant au plus près du quotidien ses années noires de prisonnier de guerre aux mains de l’armée allemande.

Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB reprend le schéma devenu une véritable esthétique tardienne de C’était la guerre des tranchées : des pages divisées en trois images, accompagnées de récitatifs denses au ton acerbe et de dialogues qui ne mâchent pas leurs mots. La trouvaille, qui pimente le récit, est la présence au fil des pages du petit Jacques, enfant, accompagnant son père sur le champ de bataille puis au Stalag, commentant les événements et s’opposant en farouche antimilitariste aux attitudes de son père qui, les traits du visage serrés, lui rappelle la réalité de ce qui est alors vécu. Le premier album nous plonge dans la souffrance de quatre années d’enfermement, rythmées par la faim et l’envie d’une impossible fuite. Le second volume s’étend sur la période trouble où, les armées Alliées prenant le dessus, les prisonniers de guerre sentent le vent tourner, suivent leurs tortionnaires sur les routes de la fuite, et attendent le bon moment pour faire la belle. 

Mais c’est peut-être ce troisième volume, sorti il y a peu, qui résonne le plus fortement. Consacré aux années d’après-guerre, il rappelle s’il le faut ce que l’expérience d’une telle horreur peut avoir de conséquences sur le moral et le mental, sur une vie familiale et sur les premières années de l’enfant que Tardi est alors, ballotté entre un père devenu irritable et une mère souffrante et trouvant un refuge fascinant dans ses premières lectures de bandes dessinées, germes de la future carrière que l’on connaît.

 
 BIBLIOGRAPHIE
Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB (Trilogie) de Jacques Tardi, Casterman, 2018.
 
 
 
 
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