FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Bande dessinée
Le voyage de la rédemption


Par Ralph Doumit
2018 - 07


Sa longue carrière durant, Lorenzo Mattotti a perfectionné une esthétique qui transforme les êtres et les objets en volumes idéalisés, comme polis par l'ombre et la lumière dans des dégradés de couleurs sensuelles. Fin esthète, coloriste sophistiqué, expérimentateur audacieux, accompagnant par ses dessins des textes exigeants d’une littérature parfois tortueuse, il aurait pu se déconnecter du grand public. Pourtant, son travail est paradoxalement facile à aimer, apprécié du plus grand nombre, faisant de lui un affichiste et un illustrateur très prisé.

Si son travail à la couleur est identifiable au premier coup d’œil, c’est peut-être lorsqu’il s’investit dans le noir et blanc qu’il surprend le plus. En témoignent son adaptation de Hansel et Gretel, faite d'illustrations troublantes, lachées, surchargées de noir, ou L'Homme à la fenêtre, qu'il dessina sur un scénario de Lilia Ambrosi, et pour lequel il avait opté pour un trait saccadé et épineux, comme coupé aux lames de couteaux.

C'est également un album en noir et blanc qu’il propose aujourd'hui, dans le gros volume Guirlanda (plus de 350 pages) dont la réalisation, entrecoupée, s’est étendue sur de longues années. L’objet est massif, son édition soignée. C’est un récit, mais il a toutes les allures d’un livre d’art.

Comme un long poème, le texte, écrit par son comparse Jerry Kramsky (avec qui il a précédemment collaboré sur les albums Murmure ou Docteur Jekyll et Mister Hyde) se situe dans un pays imaginaire, Guirlanda, tout en falaises, collines, et cours d'eau propices aux improvisations formelles de Mattotti. Cet endroit, sorte de jardin d’Éden, est habité par le peuple des Guirs à qui le dessinateur donne étonnamment une physionomie en forme d’hommage aux Moumine, ces personnages tout en rondeurs créés par la Finlandaise Tove Jansson.

Le récit suit l'errance d'Hyppolite, fils du chaman du village, le long de quelques semaines qui voient sa vie et celle des autres Guirs bouleversées. Alors que son épouse vient de mettre au monde une enfant dans la Lagune aux nids, il provoque par maladresse l’ire du Mont Rauque qui déchaîne alors sa rage sur les Guirs. Ce peuple qui vivait uni, dans une harmonie qui semblait éternelle, face au désastre se disloque et se déchire. Hyppolite, contraint de laisser femme et enfant, se voit contraint, sous l'opprobre de ses pairs, de se lancer dans un long voyage en forme de quête pour réparer ses torts.

Inauguré par une longue séquence onirique, l'album donne à premier abord le sentiment étrange de pouvoir (voire devoir) se passer de texte : quitte à être mystérieux, autant faire confiance aux images et l'éventail d'interprétations qu'elles permettent. Pourtant, plus le récit se structure, plus la narration s'installe, plus on s'habitue agréablement à ce ton qui balance tantôt vers celui, gravé dans le marbre, des récits bibliques, tantôt vers celui d'un parler quotidien, qui n'a pas peur des onomatopées, hésitations et familiarités. 

Une lecture-expérience, pour un album qui fera date.

 
BIBLIOGRAPHIE   
Guirlanda de Jerry Kramsky et Lorenzo Mattotti (dessin), Casterman, 2018, 400 p.
 

 
 
 
2018-12 / NUMÉRO 150