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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
Paris sera-t-il toujours Paris ?


Par Ralph Doumit
2017 - 01
Jean-Claude Bouillon-Baker a aujourd’hui la soixantaine. Enfant, il faisait partie de la Tribu Arc-en-ciel, douze enfants originaires d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique, cohabitant aux Milandes, la vaste propriété de leur mère d’adoption : l’inénarrable Joséphine Baker.

C’est ce petit Français de la bande qui suggéra à Catel et José-Louis Bocquet de raconter en bande dessinée le destin de sa mère. Sans doute avait-il lu les précédents fruits de leur collaboration : Kiki de Montparnasse et Olympes de Gouges, deux biographies fleuves de femmes fortes et inspiratrices.

Pour concocter ces vastes biographies en BD, les auteurs ne se contentent pas de puiser dans des archives. Couple au civil, chaque livre est aussi pour le duo une aventure humaine et l’occasion de voyages sur le terrain et d’innombrables rencontres. La très forte pagination pour laquelle ils optent chaque fois (Joséphine Baker est un pavé de plus de 450 pages) permet à leurs récits, au-delà d’un destin, de raconter une époque.

José-Louis Bocquet met pour cela à contribution une érudition vaste et pointue en toile de fond, un amusement malin dans la structure de sa narration et une bienveillance complice avec ses personnages. Le récit est divisé en petits chapitres, si bien que, pris dans le jeu de scénettes condensées, le rythme jamais ne se dilue. Catel, de son côté, peaufine depuis de nombreuses années un trait au pinceau léger et malléable. Balançant au besoin entre le réalisme et l’exagération, elle transforme naturellement les personnes en personnages. Élégant mais sans surplus d’esthétisme, elle en fait juste assez pour ne jamais freiner la lecture.

Car pour couvrir les épisodes aussi nombreux que mouvementés de la vie de Joséphine, mieux vaut que le récit coule. Et quel destin que celui de cette jeune danseuse qui a dû fuir son Amérique natale, loin de la ségrégation raciale, pour enfin jaillir avec éclat à Paris ! Toujours bonne pour se faire remarquer et provoquant les moqueries lorsque, danseuse parmi vingt autres dans ses premières représentations en troupe, elle n’avait de cesse de gesticuler à sa guise, hors des chorégraphies millimétrées, Joséphine a longtemps balancé, sur un fil ténu, entre le ridicule et la flamboyance.

La gloire arrivera vite et fort. Et la voilà possédant subitement les moyens de ses rêves. Généreuse avec excès, dans ses spectacles comme dans la vie, déraisonnable dans le meilleur sens du terme, elle côtoie les grands : du Corbusier à Sydney Bechet en passant par Mistinguett, Man Ray, Hemingway, Simenon, Colette, Gabin, Grace Kelly, Guitry, Adolf Loos, Luther King, De Gaule ou même Castro. Il y a un plaisir évident chez Catel et Bocquet à jouer avec ce petit théâtre de personnalités fortes, et à les éclairer d’une lumière nouvelle : celle de l’attitude qu’ils adoptent au contact de Joséphine.

Les biographies de femmes que proposent Catel et Bocquet ressemblent de plus en plus à une série cohérente et ambitieuse. Reste à savoir qui sera la prochaine… ou le prochain ?


 
 
 
2017-09 / NUMÉRO 135