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Découverte
Ritta Baddoura prend corps dans la poésie


Par A.B.
2006 - 07
Lorsqu’en avril de l’an 2000, dans sa première plaquette de poésie intitulée Etoiles d’araignée qui venait de paraître, j’ai lu ce vers de Ritta Baddoura : « J’ai la langue qui fleurit en une chenille blanche », j’ai su de manière fulgurante et définitive qu’un poète venait de naître et que sa voix était à ce point distincte et rare qu’elle comptera parmi celles des grands poètes du Liban !
Tout ce qui m’a été donné de lire depuis n’a fait que renouveler ce premier bonheur que j’ai immédiatement ressenti de me trouver en une terre à la fois inconnue et familière.

Depuis, ma fascination se propage comme une radiation puisqu’elle a atteint le jury des cinquièmes jeux de la francophonie qui lui a attribué la médaille d’or de la meilleure nouvelle, à Niamey, en décembre dernier.
De cette terre d’Afrique, Ritta Baddoura est revenue la tête pleine d’enchan-tements.
« Afrique m’a délivré ses cris captivité Afrique m’a serrée contre son sexe de brousse et j’ai remonté le long minaret qui mène au-dessus de la ville comme suspendue au fil ténu d’une réalité Afrique m’a jetée dans l’obscurité seulement écorchée par des meurtrières Il n’y avait que la poussière oblique et le battement de mes pieds et de mes mains dans les entrailles de la pierre rouge qui continue à se baisser L’espace étreint l’air jusqu’à l’étouffer De la chair attachée aux os ne demeure que la caravane de reproches Je me pends aux mamelles des chamelles Au matin dans le désert je ne me suis pas parfumée J’ai seulement accueilli la violence du froid dans mon corps J’ai seulement réfléchi les pièges de la lune Afrique a dansé à mes doigts les longues funérailles J’ai plongé dans la logique ascendante du minaret jusqu’à l’évanouissement J’ai soulevé du regard les maisons couchées sous la robe du désert J’ai sucé l’épaule des mangues jusqu’aux caillots de sang J’ai couru parmi puis en dessous de pattes de milliers de têtes Mes blessures se sont découvertes de leurs turbans le minaret à peine mesure ce qui sépare le sable des sandales des dieux Dans l’église d’Agadez quelqu’un a écrit  : « Aime et fais ce que tu veux » Nous foulons les continents comme des épaves Seuls nous marchons sur le sel en attendant le sauveur Nous inondons ce qui reste d’oasis au lait de la tristesse Nous attrapons au passage une antilope égarée Nous errons en mordant aux oranges de la guerre Nous aimons l’antilope pour sa taille et ses cornes Nous la voulons Afrique sur les cuisses de Méditerranée Nous tatouons sur nos peaux nos issues de secours ».

La poésie de Ritta Baddoura célèbre la fusion libératrice du corps et de la nature. Elle poétise la nature que son corps touche et inversement, la nature s’incarne poétiquement en elle.

Dans Pépites de nuit qui va incessamment paraître aux éditions de la CD-Thèque, on peut lire à l’infini des vers qui illustrent mon propos : « Les feuillages de nos corps » « Graine de nuit tombée dans le regard fertile » « Lune plein manque » « La nuit traverse les barbelés de la mémoire ».

Relevons au passage les très belles photographies de Randa Mirza qui révèlent la nature réelle de la lumière : jaillissement, fluidité, lucioles électriques, « tissage d’ombres », « naufrages d’étoiles », dureté de la lumière...

 
 
© Michel Sayegh
 
2019-12 / NUMÉRO 162