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Découverte
Deux voix de l’intime féminin
Les textes de Béatrice Khater et de Diala Gemayel donnent voix à des femmes habitées par la quête d’amour : pour trouver le sens, Béatrice pose avec précision les mots au lieu du silence et de la honte ; Diala cherche les mots entraînant au flottement, à la fusion pour perdre le sens.

Par Ritta BADDOURA
2011 - 05
En septembre 2009, à l’initiative d’Alexandre Medawar, Navarino Editions, maison d’édition suisse éclectiquement dirigée par Laurent Schlittler, lance dans le cadre de Beyrouth Capitale mondiale du livre 2009  un concours littéraire réservé aux auteurs libanais. Les deux lauréates sont Diala Gemayel, journaliste, et Béatrice Khater, médecin de famille. Navarino donne à lire deux écritures foncièrement différentes, caractérisées par la sincérité d’un ton sans compromis se déployant dans les territoires de l’intime. L’ouvrage publié s’offre à une double lecture : le livre n’a pas de quatrième de couverture, mais deux couvertures. Lorsque Pour L de Diala est à l’endroit, La fille des miracles de Béatrice est à l’envers ; la réciproque est vraie. La décision de joindre inversées, dos à dos, les deux œuvres dans un même ouvrage ne peut qu’ouvrir la lecture aux reflux de l’imaginaire de l’une des auteures sur les plages de l’écriture de l’autre. Béatrice Khater s’attelle à une mise au grand jour des lieux du non-dit et des faux-semblants, les extrayant – sa plume devenant forceps quelquefois – des cloaques du silence. Diala Gemayel s’applique à étendre et amplifier les lieux intérieurs pour mieux y habiter. Les femmes chez Béatrice tentent de parvenir à la réconciliation avec soi ou avec l’autre pour commencer à aimer ; la femme chez Diala n’aspire qu’à dépendre de l’amour et en mourir d’abandon. Les deux auteures suivent chacune dans le rythme stylistique qui est le sien, le fil rouge du féminin secret, et se rencontrent au-delà des divergences de leurs thématiques et souffles, dans l’évocation commune, ambivalente et « indisposante » des règles : sang vivant du corps féminin invisible.

Béatrice Khater a un style précis, tout de protubérances lexicales spécialisées. Ses phrasés sont denses et riches de métaphores. Injectés de détails physiques et affectifs, ils ne parviennent à prendre souplesse et température, enfermés dans la carapace de fer qui est celle des femmes dont Béatrice traduit la voix. En cela son écriture est fidèle aux modèles qui l’inspirent. Khater a le mérite d’aborder des sujets peu traités par la littérature libanaise d’expression française – néanmoins plus présents dans celle d’expression arabe –. Ses nouvelles dépeignent un tableau social élégamment disséqué, savamment traité, incisé d’humour, gangrené par les failles familiales affectives. Les carcans archaïques toujours principes actifs de la soupe libanaise sociale y sont dépistés, même si remaquillés et rafistolés au bistouri des mœurs contemporaines. Seul le flirt avec l’extrême : tentatives répétées de procréation médicalement assistée, pics hormonaux, abus et violences, handicap, mort, y creuse le passage pour l’avènement du miracle de vie et de vérité. Seulement, l’écriture de Béatrice Khater enlise parfois la narration dans la rigidité. Si la finesse du regard alliée à la virilité syntaxique séduit, les mots peinent à se différencier nettement de l’analyse psychologique et socioculturelle pour être littérature simplement.
L’écriture de Diala Gemayel écume d’attention pour le petit, l’instantané, qui sont pour elle pistes de décollage. Son attention embrasse les êtres en se posant sur un détail de leur corps, un détail de leur mimique, un battement de leurs gestes. Ses textes courts sont les parties écrites d’un imaginaire passé sous silence mais ressenti tressaillant sous le duvet des mots. Ses textes courts sont ainsi parties fragiles volant d’une seule aile (ou « L » ou elle, c’est selon), mais se soutenant progressivement en douceur, au fil du recueil, pour former un style distinctif, sorti d’une première impression de flou et armé d’une subtile délicatesse fervente, sauvage et durable. Le collier de textes fait collier de fleurs ; on pourrait dire que l’écriture de Diala est pistil, pollen et pétales. De ce collier, certaines fleurs fanent vite ou éparpillent le nez du promeneur, mais quelques éclosions sont bel et bien vertigineuses : pourquoi mêler – au risque de les confondre – à la belle et singulière prose poétique, vers tempérés – souvent le choix du découpage en vers apporte peu au rythme ou à la texture –, réflexions et billets d’humeur ? Il y a dans les mots de Diala Gemayel la ville qui se précise au travers des élans d’amour, d’érotisme et de contemplation. Beyrouth y est majestueuse malmenée magnifique, Paris glissant fébrile élégant. Villes omniprésentes et se diluant victorieusement pour laisser place à la montagne libanaise, et ses vallées ses ruelles de villages ses vieilles maisons. La nature infiltre les lieux de l’urbain et des étreintes, elle est ce feu qui ouvre dans le cœur du minéral le muqueuse carnivore des palpitations intimes.

Les voix et pensées intérieures rythmées de quotidien n’imbibent pas seulement les thématiques des deux lauréates, elles ordonnent aussi chez chacune la temporalité de l’écriture : les nouvelles de Béatrice ont un climat de journal intime, d’introspection et de confidence ; les textes de Diala font notes de chevet, et même si certains ne sont écrits ni au lever ni au coucher, ils portent l’empreinte du corps qui s’allonge et cherche à éprouver même au prix d’abréger les mots. Pour les textes courts de Diala, horizontalité et expansion incendiaire. Pour les nouvelles de Béatrice, verticalité de la voix qui pousse hors du corps, se redresse et raconte.

 
 
© L\'Orient-Le Jour
« Khater s’attelle à une mise au grand jour des lieux du non-dit et des faux-semblants » « Gemayel s’applique à étendre et amplifier les lieux intérieurs pour mieux y habiter »
 
BIBLIOGRAPHIE
Pour L de Diala Gemayel, Navarino Editions, 2011, 170 p.
La fille des miracles de Béatrice Khater, Navarino Editions, 2011, 170 p.
 
2019-12 / NUMÉRO 162