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Entretien
Jean-Christophe Rufin, passeur de mondes


Par Joséphine Hobeika
2019 - 05
Médecin, romancier, ancien ambassadeur de France et académicien, Jean-Christophe Rufin semble être à l'image des personnages de roman qu'il aime créer, « solaires, positifs, même dans leurs faiblesses, habités par une force qu'ils mettent à l'épreuve d'une existence sans compromis ». Outre des romans historiques comme L'Abyssin (Prix Goncourt du premier roman, 1997), Rouge Brésil (Prix Goncourt, 2001) ou Le Tour du monde du roi Zibeline (2017), l'auteur a aussi créé des univers contemporains, inspirés par son expérience de médecin humanitaire et de voyageur : Immortelle randonnée (2013), Check-point (2015) ou Le Suspendu de Conakry (2018). 

Il y a quelques semaines est paru son dernier roman, Les Sept Mariages d'Edgar et Ludmilla, aux éditions Gallimard. « Ludmilla et Edgar./ Edgar et Ludmilla./ Il m'est impossible d'imaginer ce qu'aurait été leur destin l'un sans l'autre. » Fasciné par la mécanique du destin de ce couple insolite, le narrateur entame une enquête narrative pour dessiner cet « être particulier, fait de leurs personnalités en fusion ». Les liens tumultueux de l'aventurier charmeur et roublard, et de l'exilée ukrainienne décalée, traversent la deuxième partie du XXe siècle.

De l'Ukraine à la France, en passant par les États-Unis ou l'Afrique du Sud, le lecteur suit le parcours fulgurant de deux jeunes individus de condition modeste, autodidactes, qui vont atteindre l'acmé de la gloire, puis le déclin, dans le monde des affaires pour l'un, et le chant lyrique pour l'autre. Au fil de leurs mariages et de leurs divorces, une diégèse rythmée déploie une sorte de carte du tendre du mariage, dont la palette est infinie pour les deux protagonistes. Dans cette vaste fresque chatoyante, qui mêle l'intime aux évolutions politiques, économiques, sociales ou artistiques de l'époque avec une certaine truculence, on retrouve l'écriture dense et jubilatoire de l'auteur. « Il faut voir leur existence comme une sorte de parcours mozartien, aussi peu sérieux qu'on peut l'être quand on est convaincu que la vie est une tragédie. Et qu'il faut la jouer en riant. »

Dans votre carrière protéiforme, médicale, littéraire, diplomatique et politique, quelle est la place de l'écriture romanesque ?

Les deux pôles constants sont la médecine et l'écriture. Le reste a émergé des hasards de l'existence : la médecine m'a entraîné dans le monde de l'humanitaire, ce qui m'a amené à connaître des terrains particuliers en Afrique, d'où des fonctions diplomatiques par la suite. Je crois que la nécessité d'écrire est née de la solitude de l'enfance. J'étais assez isolé, dans une ville du centre de la France, après la guerre, avec une famille très réduite, et très peu d'autres centres d'intérêt que la lecture. Très tôt, j'ai été porté vers le rêve et la littérature, sans penser devenir moi-même écrivain. Les études de médecine me laissaient très peu de temps pour d'autres activités. Autour de 30 ans, ayant accumulé une certaine expérience de vie, j'ai eu envie de la partager, et j'ai publié mon premier roman à 45 ans.
Je ne sais pas pourquoi j'écris, par plaisir je crois : ça me rend heureux, j'aime créer des personnages. On est dans une période où on attache un grand prix au témoignage, à l'autofiction ; moi, ce qui m’intéresse ce n'est pas le récit de ma vie, directement en tout cas, mais la mécanique de la création de personnage, de situations, de destins. Je n'aurais pas pu ne pas le faire, je l'ai en moi ; en plus, j'ai la chance d'avoir des lecteurs...

Dans quelle mesure votre dernier roman s'inscrit-il dans la lignée de votre œuvre romanesque ?

En vingt ans d'écriture romanesque, ma technique narrative s'est forgée, et je peux accompagner mes personnages sur une période longue, comme dans Le Tour du monde du roi Zibeline (2017), Le Grand Cœur (2012), ou Rouge Brésil (2001). L'habileté à tenir le lecteur sur des centaines de pages au sein d'une fresque foisonnante, tout en conservant une certaine unité, est un acquis de métier, au sens presque artisanal. La nature même de mes personnages est un fil conducteur de mes textes, ce sont très souvent des êtres solaires, dotés d'une force qui les entraîne et entraîne le lecteur. Je n'ai pas de plaisir à suivre des êtres habités par le désespoir ; ce qui m'intéresse, c'est l'opposition d'une forme de volonté aux épreuves de la vie. Leur énergie va les amener à résister et va les porter vers les autres. Dans Les Sept Mariages d'Edgar et Ludmilla, il s'agit de la synergie de deux tempéraments exceptionnels. Mes lecteurs me disent souvent qu'ils retrouvent un esprit commun dans mes livres.

Pour ce nouveau roman, quel a été l'élément déclencheur ?

La forme du récit s'est accrochée à des souvenirs : le premier est le livre de Dominique Lapierre qui évoque la traversée de la Russie soviétique par quatre jeunes gens dans les années 50, Russie portes ouvertes. Mon nouveau roman est aussi un livre de mémoire, d'impressions, c'est une manière de revivre et de traverser une époque qui a été la mienne, au cours de laquelle la société s'est énormément transformée. J'évoque par exemple Mai 68, mais aussi le développement du capitalisme d'affaires et de finances, ou encore la période où l'art quitte ses cadres habituels : la peinture sort du tableau, l’opéra sort du théâtre et intègre le cinéma...
J'ai mis une part de moi-même dans le personnage d'Edgar, par sa génération et ses origines sociales, marquées par l'absence du père et l'épuisement de la mère au travail. Le ressort narratif du mariage successif est un peu tiré de ma vie, je me suis marié trois fois avec la même femme, elle aussi d'origine étrangère, et c'est peut-être l’impossibilité de l’expliquer à mon entourage qui m'a entraîné vers la fiction. Je ne sais pas si je partage les qualités du protagoniste, mais j'apprécie qu'il soit sensible aux êtres, qu'il agisse par sympathie ou antipathie, et que son empathie génère un certain charme.
Ludmilla est née d'une sorte de coagulation de plusieurs personnes : il y a une influence de ma première femme, d'origine russe, et de mon épouse actuelle. Elle est aussi caractérisée par ce que je n'ai pas, et que j'aurais aimé avoir : elle est musicienne, et c'est son seul point d'ancrage quand elle arrive à Paris.
Le narrateur, qui prend en charge le récit, est purement fictionnel, c'est un instrument d'enquête : grâce à lui, on découvre des éléments, on en ignore d'autres, et certains ne sont pas totalement fiables. Je ne voulais pas raconter l'histoire du seul point de vue d'Edgar ou de Ludmilla.

Comment expliquer votre vision du couple à travers ce roman, qui esquisse une porosité originale entre mariage et divorce ?

Les Sept mariages d'Edgar et Ludmilla est un double roman d'éducation : les deux héros forment un vrai couple. Qu'ils soient séparés ou non, ils sont toujours envisagés l'un par rapport à l'autre. J'essaie de sortir du schéma binaire entre séparation et fusion, ou entre passion et renoncement. Cette dualité autour du mariage me semble simpliste, et certainement peu adaptée aujourd'hui. Les séparations peuvent être des étapes de l'amour, des prises de conscience de ce qui reste plutôt caché quand tout va bien.
Au fil de cette histoire d'amour sur cinquante ans, les séparations sont aussi importantes, et même aussi fécondes en terme amoureux, que les unions. C'est donc une manière plus riche, plus chatoyante, d'envisager l'amour dans des formes diverses, et en trois dimensions. La relation des deux protagonistes ne se résume pas à l'instant de la passion, elle inclut les notions de durée et de profondeur, seule la littérature permet de restituer cette complexité. Cette histoire dépasse les personnages qui l'incarnent, un peu comme dans les contes : ce qui est important, c'est le mouvement des sentiments, qui pourrait se transposer ailleurs et autrement.

Votre roman ne repose-t-il pas sur une dialectique entre réussite et échec, comme si la réussite sociale se réalisait au détriment d'un accomplissement personnel ?

Mes personnages réalisent un parcours avec un grand écart social, ce ne sont pas des héritiers, culturellement ou financièrement, ils partent d'une situation sociale très défavorisée, pour aboutir à un succès éclatant. C'est l'ampleur de ce spectre qui le rend difficilement compatible avec une proximité personnelle. Le vecteur de ce processus est l'argent, il leur permet de traverser des mondes. C'est un des plaisirs que j'ai à écrire des romans : traverser et de faire traverser au lecteur des mondes. Certains romanciers, comme Henry James ou Tchekov, explorent une société et fouillent sa réalité intime ; je me sens plus proche de Tolstoï ou Faulkner, qui embrassent des univers plus larges. C'est un des grands privilèges du roman, ce côté passe-muraille.
D'un point de vue romanesque, ce qui est intéressant, c'est de se situer dans cette faille, à la Fitzgerald, lorsqu'un élément se casse, et que ces parcours brillants se fissurent, voire s'effondrent. Je pense très profondément que cette volonté de réalisation sociale est un obstacle à la réalisation personnelle, elle consomme énormément d'énergie et se fait aux dépens de l'attention qu'on porte aux autres, et même qu'on se porte à soi-même. Et c'est souvent quand tout est atteint que l'on retrouve l'essentiel. On retrouve le cheminement de Jacques Cœur, sur lequel j'ai écrit, qui a été emprisonné après avoir connu les sommets de la réussite, et ce n'est qu'une fois incarcéré qu'il a connu une forme de liberté, et une forme de réalisation de soi.
Les Sept mariages d'Edgar et Ludmilla repose aussi sur la dialectique entre réalisation de soi et bonheur à deux : tant qu'ils sont dans la recherche du succès personnel, les personnages ne peuvent pas être vraiment proches l'un de l'autre ; ce n'est qu'après avoir accompli tout le cycle du succès et de l'échec, que le couple se retrouvera.

Est-ce la « mécanique du destin » de vos personnages qui articule l'architecture d'ensemble de votre récit ?

Lorsque j'écris un roman, je suis sensible à la nécessité d'allumer un moteur romanesque puissant ; ici, c'est la rencontre d'Edgar et de Ludmilla, et la dynamique entre eux. Ensemble, comme deux produits chimiques, ils ont déclenché une sorte de réaction qui a conduit à déployer une énergie formidable et a débouché sur cette fresque narrative : ce sont eux qui m'ont conduit dans ce sens. Je ne connaissais pas vraiment la fin au départ, elle se modèle en cours de route. La construction du livre doit se faire avec une certaine forme de liberté donnée aux personnages, pour que leur parcours ne soit pas faussé.
J'ai écrit ce roman au fil de la plume, c'est une espèce de déploiement du destin, qui est scandé par des phases, des espoirs, des chutes, qui imposent chacun une forme narrative particulière. Ce n'est pas très conscient, j'aime raconter des histoires et j’aurais aimé vivre dans une culture orale, comme une sorte de griot. Jusqu'à présent, mes lecteurs adhèrent au récit, paru il y a quelques semaines. Visiblement, il porte une forme d’enthousiasme et d'espoir, et fait du bien.



BIBLIOGRAPHIE  
Les Sept Mariages d'Edgar et Ludmilla de Jean-Christophe Rufin, Gallimard, 2019, 384 p.
 
 
© Francesca Mantovani / Editions Gallimard
« Un des plaisirs que j'ai à écrire des romans, c'est de traverser, et de faire traverser, des mondes. »
 
2019-05 / NUMÉRO 155