FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Entretien
Nuccio Ordine : « Je suis un facteur qui apporte les lettres mais ne les écris pas. »
L'essayiste italien le plus lu dans le monde exhume les classiques de la littérature mondiale pour lutter contre l'idée selon laquelle l'Homme ne serait qu'une île séparée du monde et aveugle à ses tourments.

Par William Irigoyen
2019 - 02
Les grands textes de la littérature mondiale peuvent-ils nous aider à repenser notre lien à l'autre et constituer une arme de défense contre l'étroitesse d'esprit ? À ces deux questions Nuccio Ordine répond par l'affirmative. Philosophe, professeur d'université et critique littéraire, ce spécialiste mondial de la Renaissance et de l'œuvre de Giordano Bruno en est même convaincu depuis longtemps. Son nouvel essai nous incite à (re)lire John Donne, Virginia Woolf, Sapphô, Lucien de Samosate, Aristote et tant d'autres. Cette anthologie de textes courts doit ensuite conduire le lecteur à « embrasser leur intégralité » et réfléchir sur la bonté, l'accueil, la solidarité, la compassion, l'asservissement... Autant de notions vilipendées par des obscurantistes de tout poil. Parce qu'il arrive trop souvent à chacun d'entre nous de manquer d'à-propos face à cette longue liste d'usurpateurs puisse ce livre faire germer les graines d'une contradiction intelligente. 

L'édition française de votre livre présente, en couverture, une toile de François Demoulins intitulée Traité des vertus cardinales. Un homme, une plume et un livre à la main, se tient debout, au sommet d'un mât de bateau qui a pour particularité d'avoir des ailes. Est-ce à dire que seule la culture confère la hauteur de vue et permet de voyager plus loin qu'un oiseau ou un bateau ?

C'est une interprétation. La hauteur de vue rend possible une réflexion profonde. Elle seule permet d'atteindre l'universel. Car notre problème – c'est l'essence même de ce livre – est de ne considérer que le petit périmètre de notre vie alors qu'il faut absolument en sortir pour regarder l'humanité. Deuxième chose – et j'espère que cela se sent aussi dans l'essai – : l'écriture est un voyage. Cette toile est un moyen de signifier que l'auteur débute son périple. Il n'a pas encore commencé puisque sa page est encore blanche. Mais dès qu'elle se noircit le voyage commence. Troisième réflexion concernant cette image : le bateau est attaché au continent. L'idée de fond de cet essai est de s'inscrire en faux contre une vision insulaire de l'humanité. 

Votre livre a plus de cent pages d'introduction mais n'est-il pas lui-même une longue introduction à une entreprise plus vaste : découvrir ou redécouvrir les classiques ?

C'est exactement cela. Mon précédent livre, son « grand frère » en quelque sorte, avait pour titre : Une année avec les classiques (Les Belles Lettres, 2015). Chaque texte présenté ici parle avant tout de la vie. C'est ce que je dis en priorité à mes étudiants. Les livres et les auteurs sur lesquels nous discutons ensemble ne doivent pas être appréhendés et abordés comme s'ils étaient uniquement des vecteurs de réussite aux examens. L'obtention du diplôme de maîtrise n'est pas l'Ithaque, le but, véritable de notre voyage. Relire les classiques doit nous permettre de mieux comprendre le monde. 

Vous parlez d'insularité. Précisons que ce livre s'adosse à la citation de John Donne : « Nul homme n'est une île. » Est-ce aujourd'hui la pensée dominante dans nos sociétés ?

Nous assistons à la création d'un monde insulaire dans lequel on fait comprendre aux jeunes qu'ils ne doivent penser qu'à eux-mêmes, à leurs propres intérêts et perdre de vue la vision fraternelle de l'humanité. Regardons les pays où des mouvements politiques affichent leur haine des étrangers. Ce livre, sur lequel je travaille depuis des années, s'inscrit dans ce contexte. 

 
En écho à John Donne, Francis Bacon dit : « L'humanité est un continent qui tient tous les autres. » La littérature classique permettrait-elle donc de « faire famille » ?

Nous pouvons, à travers les pages de la littérature, comprendre l'importance de la vie en commun mais aussi des racines communes. Virginia Woolf signifie par exemple dans un livre que nous sommes une unité constituée de multiples différences, de la même façon que la mer est faite d'un nombre incalculable de vagues différentes. 

Votre essai n'aurait-il pas pu avoir pour titre « Petit traité pour devenir un honnête homme » ou « Petit traité pour combattre l'ignorance triomphante » pour reprendre l'expression de Tommaso Campanella, un des auteurs que vous évoquez ?

Bien sûr. Mais j'ai préféré quelque chose de plus neutre : l'idée que les classiques nous aident à vivre. Souligner la seule dimension combative des classiques eût été trop restrictive. Mais ce que vous dites rentre dans mon programme. Car chaque lecture proposée incite à une forme de résistance. Je pense aux mots d'Antonio Gramsci qui dit « haïr l'indifférence ». L'indifférence est une forme morale de complicité. J'essaie ici de provoquer un débat : comment faire pour que la littérature puisse être un antidote à notre société ?

Un antidote ou une arme ?

La littérature est une arme de résistance contre l'ignorance, ce château fort sans pont-levis – si vous me permettez cette métaphore – qui doit normalement permettre d'entrer en connexion avec le monde extérieur. 

Le livre est séparé en deux parties. Les auteurs qui figurent dans la première sont-ils les incontournables de votre Panthéon littéraire ?

Non, j'ai plutôt essayé de proposer un itinéraire que j'espère original en reliant certains d'entre eux. Par exemple, personne n'avait encore mis ensemble Virginia Woolf, John Donne et Francis Bacon. Pour moi, ils ont un lien évident.

 
Vous évoquez Francis Bacon. Celui-ci invite à la bonté, à faire du bien aux hommes. Il promeut l'ouverture aux autres et la solidarité. Que répondez-vous à ceux qui vous répondraient : ce n'est plus possible ?

C'est un mensonge. Quand on dit que l'afflux de migrants pose problème en Europe, c'est faux. Il y a des pays, des régions qui ont besoin d'ouvrir leurs portes aux autres. Regardez ce qui se passe à Riace, en Calabre. Le maire a accueilli des migrants parce que son village qui, depuis des années, voyait disparaître ses habitants, a pu à nouveau se développer et ne pas se transformer en localité fantôme comme bien d'autres. Résultat : des métiers qu'on croyait disparus réapparaissent, une école, un bureau de poste, une pharmacie ont ouvert. Alors, quel est le problème ? Certains partis, pour gagner les élections, exploitent les angoisses des gens. Je les appelle des « entrepreneurs de la peur ». 

Si l'on en est là, c'est peut-être parce que, comme le dit Aristote – autre penseur dont vous parlez –, nous ne nous étonnons plus. N'est-ce pas curieux alors qu'un clic d'ordinateur nous permet de tout savoir ?

Je ne partage pas ce point de vue. Il ne faut pas en effet confondre l'information avec la connaissance. La question est de savoir comment la première donne naissance à la seconde. Pour faire ce travail, il faut avoir une certaine culture. J'ai écrit un article pour le Corriere della Sera soutenant l'idée qu'internet est une mine d'or pour les gens qui savent, pas pour les ignorants. La « démocratie internet » fait que chacun peut raconter n'importe quoi sur tout type de sujet. Je suis d'avis que les étudiants se dotent d'abord des outils critiques et qu'ensuite ils aillent sur le net. Pas l'inverse. 

Notre insularité n'est-elle pas, selon vous, le fait d'un système économique, le capitalisme pour parler clairement, philosophie qui met en avant la satisfaction de son propre bien avant celui du groupe ?

Hélas oui. Cette évolution du capitalisme depuis une quarantaine d'années a d'ailleurs été prophétisée par Thomas Mann dans les Buddenbrook. L'« Évangile » des capitalistes c'est gagner un maximum d'argent en un minimum de temps sans jamais tenir compte du futur de l'humanité.

Votre livre est, du coup, très politique ?

Absolument. Mais politique avec un « P » majuscule. Il tente d'analyser la société et ses maux comme la rapidité, la culture du chiffre... Pour ne citer que lui, Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry nous enseigne que la construction d'une amitié solide n'est pas compatible avec la vitesse. 

Est-il possible de réapprendre la notion de lenteur dans une société où « le temps c'est de l'argent » ?

Je pense que les professeurs ont pour mission d'enseigner cette valeur et d'autres qui ont été perdues. Mais il faut faire cela avec humilité, modestie. En accord avec l'écrivain George Steiner, je considère mon métier de professeur comme celui de facteur qui apporte les classiques mais ne les écrit pas.

Votre ouvrage a été traduit en arabe chez Dar al-Jadid et vous étiez invité en décembre au Salon du livre arabe de Beyrouth. Quel intérêt revêt pour vous le fait d’être maintenant traduit dans cette langue ?

J'en suis très honoré. Pas seulement parce que cela porte désormais à vingt-trois le nombre de traductions de mon livre, mais aussi parce que j’ai visité le Liban, les pays du Moyen-Orient ainsi que du Maghreb et que je m'y sens chez moi : la chaleur de gens, le sens de l’hospitalité, les odeurs et les couleurs me rappellent la Calabre de mon enfance. J'adorerais apprendre l'arabe pour lire les grands poètes médiévaux et Mahmoud Darwich avec lequel j'ai passé une soirée inoubliable dans un restaurant parisien.




BIBLIOGRAPHIE 

Les Hommes ne sont pas des îles. Les classiques nous aident à vivre de Nuccio Ordine, traduit de l'italien par Luc Hersant, Les Belles Lettres, 2018, 496 p.
 
 
© Pierre Morel
« La littérature est une arme de résistance contre l'ignorance. »
 
2019-11 / NUMÉRO 161