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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Tahar Ben Jelloun : naissance


Par Georgia Makhlouf
2018 - 11
«Pour écrire La Punition, pour oser revenir à cette histoire, en trouver les mots, il m’aura fallu près de cinquante ans. » Ce sont là les derniers mots du récit que Tahar Ben Jelloun vient de publier chez Gallimard. Et ils sont simples et directs comme un coup de poing. Aussi efficaces que l’écriture mate et sans emphase que l’écrivain a adoptée pour dire cette punition qui fut infligée à quatre-vingt-quatorze étudiants, en 1965. Dix-neuf mois de détention où chaque jour rimait avec humiliations, vexations, mauvais traitements, manœuvres ou travaux absurdes et inutiles, imposés de façon purement arbitraire à des jeunes dont le crime était d’avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc, d’avoir cru que la pratique démocratique n’était pas réservée à l’Occident mais avait aussi du sens sous le soleil du Maghreb. C’est le général Oufkir qui est alors aux commandes, celui-là même qui fut responsable des actes de torture qui tuèrent l’opposant Mehdi Ben Barka. C’est lui qui impose cet exercice du pouvoir dans toute l’étendue de sa vaine mais néanmoins terrible cruauté.

Compte tenu du caractère brûlant de ce que vous racontez, pourquoi n’avez-vous pas souhaité le faire plus tôt ? 
Il est vrai que j’ai longtemps gardé des séquelles de cette terrible expérience, ne serait-ce que dans les insomnies qui ont été mon lot. Mais ça ne venait pas, mon écriture ne me menait pas vers ça, ou seulement par quelques bribes qui apparaissaient ici ou là, dans certains de mes romans. 

On est frappé par la précision de ce que vous relatez. Avez-vous relu des documents, ou des témoignages relatifs à cette époque avant d’écrire votre récit ? 
Non, pas du tout. Ma mémoire m’a fait ce cadeau-là, de me restituer cette expérience avec une extraordinaire précision. Je n’ai pas eu besoin de mener d’enquête, juste de vérifier l’exactitude de certaines choses, des noms surtout. 

Vous évoquez à plusieurs reprises les références littéraires et cinématographiques dont votre tête est pleine et qui vous aident à tenir. 
Oui, c’est vraiment ce qui m’a permis de résister, ce qui m’a donné l’énergie et l’envie de ne pas me faire tuer. Je me repassais des films dans la tête, les images défilaient avec leurs dialogues ; comme cette scène de l’arrivée de l’aviateur dans La Règle du jeu de Jean Renoir. La femme qu’il aime ne vient pas l’attendre. Et cela se mélangeait avec le souvenir de la fille dont j’étais amoureux et qui m’avait quitté. Il y avait aussi Léo Ferré chantant Aragon, « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », qui m’accompagnait beaucoup. Tout cela me permettait de m’évader et donc de tenir. 

Un livre en particulier va avoir un rôle majeur : Ulysse de James Joyce.
Oui, c’est un livre épais que mon frère m’a envoyé ; il fait 900 pages et c’est ce qui me ravit au début. Je me plonge dedans, je n’y comprends pas grand-chose mais je me régale. L’histoire se passe à Dublin et c’est le récit d’une journée dans la vie de Leopold Bloom. Cet incroyable pari littéraire m’a non seulement donné l’envie d’écrire, mais m’a également ouvert des portes dans l’écriture : il m’a apporté la liberté et l’audace, celle d’aller jusqu’au bout d’une idée qui peut paraître folle.


BIBLIOGRAPHIE
La Punition de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2018, 160 p.


Tahar Ben Jelloun au Salon :
Grand entretien avec Georgia Makhlouf le 9 novembre à 17h30 (Agora)/ Signature de La Punition à 18h30 (Virgin).
 
 
© Claude Truong Ngoc
 
2018-11 / NUMÉRO 149