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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Gilles Martin-Chauffier et la France qui veut s'en sortir
Le dernier roman de Gilles Martin-Chauffier devrait faire couler beaucoup d’encre. Il faut dire que le romancier a une chance incroyable : la manipulation d'État qu'il décrit dans L'Ère des suspects peut être lue à la lueur de la fameuse affaire Benalla qui a occupé toutes les gazettes durant l'été. À cet égard, il apporte un nouvel angle d'analyse qui n'échappera à personne.

Par Laurent Borderie
2018 - 09
Attention, une fois que vous en aurez lu les premières pages, vous serez happé par ce feuilleton romanesque qui risque de vous valoir quelques nuits blanches. La plume légère et toujours efficace de Gilles Martin-Chauffier nous sert cette fois un véritable polar qui dresse avec brio le portrait d'une France que les élites ne veulent plus regarder. Nous sommes sous l'ère Hollande, quelques jours avant l'attentat de Nice, le 14 juillet 2015, en pleine banlieue parisienne, dans la cité noire de Versières qui n'a d'imaginaire que le nom. Un adolescent d'origine algérienne est retrouvé mort sur un terrain vague et un faisceau de présomptions laisse supposer qu'un jeune policier serait à l'origine du drame. C'est alors que les rouages de l'État se mettent en branle. Et la rouerie est au rendez-vous. Comment tout faire pour éviter que les banlieues ne s'embrasent à nouveau ? Faut-il étouffer l'affaire ou la médiatiser ? Vous pouvez compter sur l'expertise de l'auteur pour décrire les circonvolutions qui agitent la présidence de la République et les ministères concernés pour essayer de noyauter cette sordide affaire à leur profit exclusif. Si une élection n'est jamais gagnée grâce à une affaire, elle peut toujours être perdue à cause d'elle. Mais derrière ce cynisme d'État il y a des hommes, des policiers et notamment le commissaire Meheut rompu à l'exercice étatique et qui semble bien décidé à ne pas se laisser faire. Des avocats, des directeurs de cabinets, des ministres, des mères de familles plus ou moins éplorées ou encore un grand frère des cités qui cherche à mettre Versières sous sa coupe, tout le monde s'agite dans ce roman feuilletonné dans lequel les protagonistes prennent tour à tour la parole. Tout le monde campe sur ses positions dans cette véritable guerre des tranchées psychologique dans laquelle le mensonge est roi. C'est cela qui fait toute la force de ce roman que l'on ne peut pas lâcher. C'est un remarquable récit, celui de la France d'aujourd'hui qui vit, s'agite, travaille, essaie par tous les moyens de s'en sortir, que Gilles Martin-Chauffier nous livre. À travers un fait divers et sa récupération politique, il fait un état des lieux objectif de la société française. L'analyse est terrible mais laisse penser que rien n'est perdu. L'auteur dresse le portrait d'un pays qui souffre en toutes parts de l'inaction des politiques, de la volonté des élus à demeurer en place pendant que toute une population de laissés-pour-compte cherche à s'en sortir sans compter sur personne. Le cynisme est toujours au rendez-vous dans les romans de Gilles Martin-Chauffier mais c'est un cynisme salutaire, celui d'un homme libre.

Pourquoi avez-vous décidé de vous essayer à ce genre qu'est le polar ? Un polar qui n'en est pas un non plus dans la mesure où les canons de ce genre semblent bien loin. Pas de serial killers, pas de flics alcooliques, déprimés, en rupture de ban avec la hiérarchie ou revenus de tout. Méheut, votre héros, est plutôt un commissaire bien rangé, très politique, qui vit sa profession comme un plan de carrière.

Ce n’est pas si nouveau pour moi. Il y a toujours eu du suspense dans tous mes livres. Je suis fidèle à une conception XIXe siècle de la littérature française quand les auteurs publiaient leurs livres en feuilletons et veillaient à ce que, chaque jour ou chaque chapitre, apporte un élément de réponse ou un rebondissement. Par ailleurs, ce n’est pas vraiment un roman policier. Il y a un meurtre et on finit par en découvrir le coupable, mais toute l’intrigue montre, au contraire, comment cette mort ne sert que de prétexte à la société française pour s’emparer d’un fait divers et en tirer pour chacun des avantages. Cet apparent thriller est en fait un roman de moraliste. Je suis agacé par tous ces « polars » littéraires ou télévisuels qui montrent éternellement des policiers revenus de tout et une société corrompue. Ce n’est tout simplement pas la réalité. Ensuite, le thème du livre n’est pas la police mais l’hypocrisie de la conscience française qui, sans cesse, comme l'écrivit Chateaubriand, « fait semblant de s’émouvoir de ce qu’elle ne ressent pas ».

Vous dressez un portrait inattendu et pourtant très vrai de la société, de la France, telle qu'elle est. Un portrait que l'on retrouve assez peu dans la presse. La France est-elle vraiment dans cette situation de réelle fission ?

Je ne crois pas du tout la société française fracassée. Je pense, au contraire, que c’est une nation diverse où l’intégration se passe bien mieux qu’ailleurs. On a réécrit l’Histoire pour faire croire que l’immigration se passait bien mieux avant, c’est faux. On a tué beaucoup d’Italiens dans le Midi au XIXe siècle et les Polonais étaient vus comme des voleurs d’emplois dans les bassins miniers. L’immigration musulmane est la plus récente, donc la plus sujette à des mouvements de rejet mais son entrée dans la vie française se fait de manière inexorable, comme les autres avant elle. Du reste, dans le livre, la mère de la victime qui a créé son agence de voyages, son fils aîné qui possède un concurrent d’Uber, le grand frère qui tient la cité sont aussi à l’aise en France que les Français dits « de souche ».

Vous ne manquez pas d'évoquer la responsabilité des politiques, la compromission de ceux que l'on appelle les grands frères dans les cités, l'intégration des immigrés à la société française rejetés par ceux-là mêmes qui ont de beaux discours, pis encore ces vedettes du temps présent qui profitent de leur notoriété pour mettre leur bonne conscience en sautoir. Personne ne semble avoir grâce à vos yeux. Tout le monde semble porter un double discours, aussi bien dans les cités que dans les salons dorés de la République.

Dans tous mes romans depuis vingt ans, l’héroïne du livre est la France, avec sa langue particulière qui est le double langage. Il y a ce qu’on pense, ce que l’on a le droit de dire et ce qu’on juge utile de professer. Le politiquement correct et le moralement correct ne sont pas des fléaux venus d’Amérique il y a trente ans. Ce fut toujours le discours officiel de l’intelligentsia parisienne. Du temps de Voltaire, les salons s’indignaient qu’on répande la culture de la pomme de terre car cela revenait à donner aux paysans une nourriture pour les cochons. Mieux valait qu’ils meurent de faim que de les nourrir sans paraître les respecter. Dans les années 50, il était interdit de parler des goulags. On passait pour fasciste si on rappelait les années de François Mitterrand à Vichy. La même hypocrisie règne toujours. On a tellement peur de passer pour xénophobe qu’on n’ose plus aborder les problèmes de face et trouver de vraies solutions. Nous sommes le seul pays qui s’interdit les statistiques détaillées. Comme si on s’apprêtait à recréer des fichiers ethniques ! Personne ne sait le nombre d’immigrés en France, ni leur origine. C’est le genre d’ignorance absurde qui laisse libre cours à toutes les fake news.

Il sera difficile lors de la rentrée littéraire de parler de votre livre sans revenir sur l'affaire « d'État de l'été » d'Alexandre Benalla qui transpire dans ce roman. Tout y est, la compromission des politiques, les accommodements surprenants des chefs des cabinets des ministères, la manipulation de l'opinion publique... Le lecteur fermera votre livre avec amertume et sera un brin désabusé, pourtant il aura lu le formidable récit d'une manipulation d'État.

L’affaire Benalla est passionnante et ressemble un peu à mon roman car L’Ère des suspects montre la vie discrète et secrète des cabinets de l’Elysée ou de Beauvau. Le contraste est lumineux entre Benalla, un jeune homme parvenu à de hautes fonctions sans en avoir la formation et donc la compétence, et la directrice de cabinet du ministre de l’Intérieur du livre, cynique, brillante, habile et calculant chacun de ses mouvements alors même que son caractère est volcanique. Mais dans notre affaire d’été, le plus passionnant est d’abord de voir comment les grandes âmes de tous les partis se sont emparées d’un incident pour proclamer une passion de la République que tout le monde partage sans qu’ils nous assomment avec leurs gesticulations. Ensuite, plus troublant encore, et les romanciers s’en régaleront bientôt, est de voir qu’à cette affaire d’État se mêlent Mimi Marchand et Marc Francelet, deux personnes entrées dans l’orbite présidentielle, alors qu’elles ont, l’une et l’autre, eu maille à partir avec la justice.

L'art du romancier consiste aussi à dresser un état des lieux de la société, c'est aussi là qu'est tout l'intérêt de ce roman. Le roman est aussi un espace de liberté qui permet de dire un peu plus haut ce que l'on pense tout bas, n'est-ce pas le cas ? Après les polars de gauche ou très à gauche, L'Ère des suspects apparaît là comme un polar du centre, « ni gauche, ni droite, tout le monde dans le même marigot ».

Pourquoi lit-on encore les grands romanciers du XIXe siècle et a-t-on oublié les auteurs d’essais qui, à l’époque, passionnèrent la France ? Parce que seul le roman permet de décrire une société telle qu’elle est. Dans L’Ère des suspects, un personnage de la bourgeoisie se doit de contrôler son langage. Mais d’un musulman, on tolère sur les juifs des termes qu’on bannirait dans une autre bouche tout comme on les accepterait à son propos entre les lèvres d’un juif. L’avocate de la mère du jeune musulman tué exprime très bien ce sentiment de domination sociale et intellectuelle de la bourgeoisie qui tient sa langue mais méprise souverainement les communautés qu’elle fait semblant de défendre. Dans un roman, si on est habile, on peut tout dire. C’est ce qui fait le prix de cet art. C’est le refuge de la vérité dans une société parisienne et tartuffière. Il ne s’agit pas d’être de gauche ou de droite mais de décrire la réalité et, alors, on voit que toutes nos émotions sont feintes et nos craintes exagérées.



BIBLIOGRAPHIE
L’Ère des suspects de Gilles Martin-Chauffier, Grasset, 2018, 288 p.
 
 
© J.-F. Paga
 
2018-09 / NUMÉRO 147