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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Michel Onfray : « Mai 68 est un grand mouvement de déchristianisation de la société. »
Onfray décrypte ce moment singulier de l'histoire, à sa manière, polémique et sans langue de bois. Un entretien exclusif à L'Orient littéraire.

Par Jean-Claude Perrier
2018 - 05
Qu’est-ce qu’a été exactement, selon vous, Mai 68 ? Une révolte, une révolution ? Qu’entendez-vous par « l’histoire était passée » ?

Je me place dans la longue durée des civilisations et non dans l’anecdote du récit fomenté par les vainqueurs d’un Mai 68 parisien, qui plus est dans les beaux quartiers intellectuels… Mai 68 est un mouvement planétaire (rappelez-vous les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie…) qui procède de la tectonique des plaques judéo-chrétiennes : c’est une secousse de plus dans la civilisation occidentale judéo-chrétienne. L’événement relève des répliques : après la Renaissance et sa raison critique, les Lumières et leur déisme, le socialisme du XIXe siècle et sa destruction de la transcendance, le nihilisme du XXe siècle et ses charniers, Mai 68 est un grand mouvement de déchristianisation de la société qui abolit la hiérarchie, l’autorité, le paternalisme, au profit d’une liberté sans retenue. Il était bon que le patriarcat fût aboli ; mais il ne l’était pas que l’on fasse la promotion de la pédophilie – comme ce fut le cas chez tous les intellectuels de gauche de cette époque… Je vous renvoie aux pétitions des années 70 qui font sa promotion, vous y trouverez le nom de signataires très connus aujourd’hui, dont certains sont devenus très ennemis de Mai 68…

Quels étaient les fondements philosophiques, idéologiques, politiques, sociaux de Mai 68 ? Ses idéaux ?

Pas plus qu’une éruption volcanique n’obéit à des idéaux, ce qui a eu lieu en Mai 68 n’a obéi à des idéaux. Mai 68 procède d’une pulsion de mort puissante contre tout ce sur quoi reposait la civilisation judéo-chrétienne. Pour aller vite, disons contre le travail, la famille, la patrie. Il n’y eut aucune valeur positive créée pour remplacer ces valeurs devenues caduques : oisiveté, pédophilie et narcissisme ne sauraient permettre la création d’une nouvelle civilisation ! Ce fut donc tout bénéfice pour le capitalisme qui put ainsi imposer son consumérisme à ceux qui souhaitaient « jouir sans entraves », ce qui est devenu : « consommer sans entraves » – de la marijuana, du rock, de la régression culturelle (pauvre Jean Vilar, humilié par ces fils de petits-bourgeois…) et autres modalités du narcissisme et de l’adulte infantilisé. Mitterrand a permis à ces gauchistes d’arriver au pouvoir en mai 81. Une fois en place, ils ont accompagné la traîtrise mitterrandienne que fut la conversion du chef de l’État au libéralisme et à l’Europe maastrichtienne des marchés libéralisés. Macron est l’enfant naturel de cette copulation monstrueuse entre les anciens gauchistes de Mai et les amis de l’ancien (très probable) cagoulard devenu chef de l’État. 

Quels sont les acquis de Mai 68 et dans quels domaines essentiellement ?
 
La fin de l’autorité descendue du ciel – la hiérarchie signifie étymologiquement « le pouvoir du sacré ». Ce fut une bonne chose… Mais ce fut aussi une très mauvaise chose qu’aucune formule politique nouvelle ne permette une autre façon de gérer l’autorité qui est indispensable au fonctionnement de tout groupe. Car l’autorité peut être libertaire, il suffit pour ce faire qu’elle soit contractualisée. À défaut, il n’y a que des oppositions de monades qui s’ignorent les unes les autres : c’est, au sens étymologique, la fin de la République – de la « chose publique ».

Pensez-vous que Mai 68 ait servi de modèle, par la suite, à d’autres mouvements à l’étranger ? Les printemps arabes, par exemple.

Pas du tout. C’est très hétérogène. Les printemps arabes ne concernent pas l’Occident judéo-chrétien mais des pays arabes occidentalisés de force qui ont évincé leurs tyrans occidentophiles (mis en place après la décolonisation avec l’accord tacite des anciens colonisateurs ou protecteurs…) au profit d’un retour aux fondamentaux niés par le colonialisme : les valeurs de l’arabité et de l’islam qui pointent leur nez sous les décombres. Ceux qui ont travaillé aux révolutions printanières ignoraient probablement qu’ils travaillaient aussi pour leurs nouveaux maîtres, qui n’aimaient pas plus la liberté que leurs prédécesseurs… Les printemps arabes sont le retour du refoulé de ce que la colonisation et le tiers-mondisme marxiste ont mis sous la férule : une identité arabo-musulmane. C’est moins une duplication de Mai 68, qui est un moment de décomposition nihiliste de la civilisation judéo-chrétienne, qu’une libération de la tutelle intellectuelle des tyrans fascinés par le mode de vie occidental.

Que pensez-vous des actuelles commémorations de Mai 68, essentiellement dans la presse et par des livres ? Que commémore-t-on exactement ?

La France qui n’a plus d’avenir n’a plus pour seul présent que de s’occuper de son passé. La haine de soi française fait que ce passé passe souvent sous les fourches caudines des puritains post-modernes qui, sous couvert de progressisme, se font fort de salir tout ce qui fut et fit la France : passé colonial, passé vichyste, passé pétainiste, passé marxiste – ah non, là j’extravague, celui-là est bel et bon –, passé misogyne, passé homophobe, passé machiste… Les commémorations fournissent donc chaque nouvelle année une liste de sujets sur lesquels les Français peuvent s’étriper : Maurras ? Non. Céline ? Non. Mais Aragon, qui a été stalinien, oui. Mai 68 est formidable pour les chaînes d’information continue qui ont horreur du vide : d’abord il reste des anciens combattants, avec Cohn-Bendit en chef des vieux, et sans l’ombre d’un regret sur leur conversion du gauchisme des années 70 au libéralisme d’aujourd’hui (à la lumière de quoi le de Gaulle de la « participation » paraît un révolutionnaire, pendant que ce sont eux les fascistes). Ils pérorent sur toutes les ondes et dans tous les supports médias pour raconter leur guerre en peau de lapin… Mai 68 a accouché du giscardisme qu’a repris Mitterrand après sa conversion libérale en 1983 et que défend aujourd’hui Macron, après Chirac, Sarkozy et Hollande. Un Macron que soutiennent ces anciens chevelus devenus ventripotents – Cohn-Bendit, Geismar et Romain Goupil en tête… Avec Mai 68, on ne fait donc que commémorer la commémoration et rien d’autre…

Croyez-vous qu’un nouveau Mai 68 soit possible dans la France de 2018 ? À cette « coagulation » des mécontentements et des luttes que certains, à gauche, prophétisent, comptant là-dessus pour reconstruire une gauche totalement au tapis, dépassée, inaudible depuis les dernières élections ? Et l’appelez-vous de vos vœux ?

Ce qui se passe actuellement en France est le surgissement éparpillé de mécontentements accumulés depuis que la France a renoncé à sa souveraineté en devenant maastrichtienne, donc libérale. Depuis des années, les gouvernements de la France (impliquée dans ce projet dit européen, mais d’abord libéral) sont forts avec les faibles et faibles avec les forts. Le dispositif électoral français, soutenu par une clique médiatique complice du libéralisme, a confisqué les élections : mépris des référendums que les libéraux perdent et qui sont jetés à la poubelle, criminalisation de toute opposition à l’Europe libérale, construction d’un repoussoir dit « populiste » qui doit absolument se trouver au second tour des présidentielles afin d’assurer l’élection en un seul tour de celui qui affronte l’épouvantail au soir du premier. Les Français savent qu’on méprise leurs votes, ils manifestent donc leur colère : cheminots, pilotes, infirmières, étudiants, retraités, zadistes, banlieusards qui brûlent des voitures sans que les médias ne s’attardent sur le sujet, disent leur colère de façon éparpillée. La tyrannie libérale qui sévit en France depuis 1987 ne peut oublier, négliger, mépriser un peuple aussi longtemps sans qu’un jour il relève la tête. 



 
 
D.R.
« La tyrannie libérale qui sévit en France depuis 1987 ne peut oublier, négliger, mépriser un peuple aussi longtemps sans qu’un jour il relève la tête. »
 
2018-08 / NUMÉRO 146