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Entretien
Decoin, père et fils


Par Jean-Claude Perrier
2017 - 02
L’Académicien Goncourt Didier Decoin et son fils cadet, Julien, né en 1985, assistant réalisateur dans le civil, publient chacun un roman : l’un Le Bureau des jardins et des étangs, une somptueuse reconstitution historique qui se situe dans le Japon médiéval, avec pour héroïne une veuve de pêcheur ; l'autre Soudain le large, une comédie sur le coup de foudre improbable entre deux êtres, Catherine et Charles, un pseudo-marin.

L'univers du roman de Julien, la mer, lui a été transmis par son père auquel le roman est dédié. Didier Decoin lui-même a beaucoup reçu de son père, Henri, cinéaste, qui eut son heure de gloire jusque dans les années 50. Il l’a d’ailleurs remercié dans un bel hommage, Henri ou Henry, le roman de mon père (Stock, 2006). Ces correspondances nous ont donné envie de les rencontrer ensemble à Paris dans une ambiance… familiale.

Naturellement, Didier, vous êtes fier que votre fils, à son tour, devienne écrivain.

DD : Évidemment, mais ce n'est pas seulement une question d'affection paternelle. J'adore son livre. Ce mélange de jus de citron et de tendresse, qui rappelle les comédies de Capra ou de Lubitsch, c'est exactement ce que je ne sais pas faire. J'aurais aimé écrire un livre comme ça. Julien est quelqu'un de très moderne. C'est moi qui, comme ses frères aînés, Benjamin, photographe, et Benoît, contrôleur de fabrication de navires à Cherbourg, l'ai plongé dans le Cotentin et la mer. Ils sont tombés amoureux du coin. Ils naviguent. Après, chacun a fait sa route.

Songez-vous à travailler ensemble ?

DD : C'est déjà fait ! Julien a eu l'idée d'adapter La Route de l'aéroport, un court roman que j'ai publié en 1997 chez Fayard, l'histoire de deux amoureux à Cherbourg.

JD : L'adaptation est terminée. On est en train de monter la production. Ce sera une vraie comédie, et, peut-être, mon premier film en tant que réalisateur.

Julien, qu'est-ce que ça fait, quand on est gosse, d'avoir un père écrivain ?

JD : Un père écrivain, par rapport à ceux des copains, c'est un père qui travaille à la maison, mais tous les jours, même le dimanche. Dont on est fier, quand la maîtresse, en classe, vous fait faire une dictée tirée d'un de ses livres. Qui vous fait regarder des films improbables en noir et blanc, sur Arte. Qui vous raconte ses livres à table. Je me souviens de La Pendue de Londres (Grasset, 2013). On trouvait qu'il mettait beaucoup de temps à la pendre ! Quant au Bureau des jardins et des étangs, comme il y a travaillé durant douze ans, toute la famille vivait au Japon, en l'an mil. Je lui ai d'ailleurs acheté pas mal de livres sur le Japon. Vous voyez, c'est de la déformation professionnelle, j'ai aussi été assistant d'écrivain !

DD : Ça m'a d'ailleurs beaucoup aidé !

JD : Finalement, la vie d'écrivain, je trouvais ça épatant, alors j'ai voulu faire pareil ! En fait, j'ai toujours écrit, et fait lire mes textes à mon père. Il est toujours enthousiaste, positif sans être indulgent.
 
Comment s'est passée la publication de votre premier roman, Un Truc sauvage, au Seuil, en 2014 ? Est-ce qu'être un « fils de » vous a aidé ?

JD : Ce premier livre était une autofiction sur la mort d'un ami. J'ai écrit mon livre, et on n'en a pas parlé plus que ça. J'ai fait lire à mon père les différentes versions du texte.

DD : À partir du moment où la catharsis était faite, j'ai conseillé à Julien de passer à la publication. Il fallait l'avis d'une personne extérieure, honnête, de confiance. Bernard Comment, le directeur de « Fiction & Cie », au Seuil, me paraissait tout indiqué. Bien sûr, étant donné le nom de l'auteur, il ne pouvait pas ne pas lire le roman. Mais il aurait pu tout à fait refuser de le publier. Pour le deuxième, par exemple, Bernard Comment n'a pris aucun engagement avant de l'avoir lu.

Finalement, chez les Decoin, la littérature, le cinéma, la passion de la mer sont des affaires de famille, qui se transmettent de père en fils.

DD : Tout à fait. La première fois que j'ai vu Julien sur un plateau de cinéma, je me suis dit : « Si papa voyait ça ! »

JD : Mon grand-père, que je n'ai pas connu, a eu une vie incroyable. Je le découvre et le redécouvre. Un ami, Dominique Besnehard, avec qui je travaille sur la série Dix pour cent, sur TF1, m'a dit plusieurs fois : « Le réalisateur de l'amour, c'est Henri Decoin. » Je suis tout à fait à l'aise avec ma famille, mon grand-père et mon père : c'est une notoriété chic, mais pas écrasante.

DD : Je crois qu'il y a entre nous quelque chose, qui tient à la fois de la génétique et peut-être de la télépathie. Est-ce un hasard si Julien a prénommé l'héroïne de Soudain le large Catherine, sans savoir que c'était mon prénom préféré et celui que j'avais donné à l'héroïne des Trois Vies de Babe Ozouf, qui se passe chez nous, dans le Cotentin, et qu'il n'a pas lu ? 

JD : D'ailleurs, je rêve d'aller tourner un film là-bas, en face, dans l'île anglo-normande d'Alderney, où j'ai situé mon roman. Je ne remercierai jamais assez mon père de nous avoir offert la mer, l'aventure en bas de chez nous !







 
 
D.R.
« Un père écrivain, par rapport à ceux des copains, c'est un père qui travaille à la maison, mais tous les jours, même le dimanche. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Bureau des jardins et des étangs de Didier Decoin, Stock, 2017, 390 p.
Soudain le large de Julien Decoin, Seuil, 2017, 255 p.
 
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