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2017-01 / NUMÉRO 127   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Véronique Ovaldé et le vaste champ des possibles


Par Georgia Makhlouf
2017 - 01
C'est l'une des voix les plus singulières des lettres françaises. Véronique Ovaldé a publié huit romans dont Et mon cœur transparent qui a obtenu le prix France Culture-Télérama en 2008 et Ce que je sais de Vera Candida, prix Renaudot des lycéens 2009, prix France Télévisions 2009 et Grand Prix des lectrices de Elle 2010. Sa fantaisie acidulée, son penchant pour l’onirisme et le magique, son ironie délicieuse et le talent avec lequel elle mélange réalité et imagination débridée sont les ingrédients qui font sa patte et suscitent l’adhésion d’un très large public comme les faveurs de la critique. Ses romans ont de faux airs de contes pour adultes ; ils sont souvent peuplés de personnages fantasques, flamboyants parfois, aventureux surtout. C’est encore le cas avec Soyez imprudents les enfants qui vient de paraître. Ovaldé nous offre là un roman qui en contient plusieurs, roman à tiroirs en quelque sorte. Dans une Espagne post-franquiste mal libérée de sa chape de plomb, la jeune Atanasia Bartolome, 13 ans, tombe raide dingue d'une immense toile de Roberto Diaz Uribe dans un musée de Bilbao, un matin de juin. L’œuvre représentant un nu féminin l’incitera à quitter son pays natal, à emprunter des chemins de traverse, et à conquérir sa liberté. Si Véronique Ovaldé y creuse certains sillons déjà rencontrés dans ses précédents livres, elle surprend à nouveau par son inventivité joyeuse et sa façon unique de puiser dans plusieurs genres littéraires pour construire une narration singulière qui emprunte au récit d’apprentissage, au roman d’aventure, au conte et même à la poésie.

Commençons par le commencement et ce drôle de titre, injonction à l’imprudence adressée aux enfants. Comment est né ce livre et pourquoi ce thème de l’imprudence ?

Il faut d’abord dire que le titre n’est jamais présent pour moi au début de l’écriture, il vient plus tard. Un titre de ce genre serait trop programmatique et ferait peser le danger d’écrire un roman démonstratif. Cela étant dit, il est vrai que l’imprudence est un thème qui m’habite depuis longtemps. Je suis convaincue que rien d’important ne se fait sans risques et qu’il faut enjoindre nos enfants à l’imprudence, même si c’est difficile. Nous avons non seulement le droit, mais le devoir de disposer de nous-mêmes, et c’est la peur qui nous en empêche. J’avais envie de combattre cette peur et de transmettre le désir d’imprudence. D’où ce roman d’apprentissage et d’aventure qui met en scène des individus démangés par l’appétit de l’ailleurs, dont les ancêtres d’Atanasia Bartolome nés dans le pays basque et qui n’ont qu’une envie, celle d’en partir. J’adore cette nécessité de quitter son milieu d’origine, d’aller ailleurs, alors que, si souvent, les gens sont entravés par la culpabilité, le confort ou d’autres choses encore et qu’ils ne bougeront jamais.

Il y a dans ce roman des thématiques déjà explorées dans vos précédents romans, et celle du départ en est une : quitter le lieu natal pour éprouver le monde. 

Oui, on retrouve cette question très souvent dans mes livres. En tant que romancier, on s’attache à construire des univers très différents d’un roman à l’autre et on s’aperçoit finalement qu’en réalité, ils sont tous en quelque sorte des variations autour de nos idées fixes, voire de nos obsessions. L’émancipation, l’affranchissement, le devoir de se libérer, ce sont des choses qui m’obsèdent, ainsi que la nécessité de subir le moins possible, de choisir le plus possible, et de ne pas imputer aux autres le ou les fiascos de nos vies. Tout cela est mon fil à plomb personnel, quelque chose qui me fonde et dans mes livres, je ne fais que déployer ces thèmes et varier autour.

En lien sans doute avec cette thématique dominante, il y en a une autre qui tourne autour de la nécessité de se détacher de ce que vous appelez « les fatalités familiales » ; vous parlez même de « familles asphyxiantes ». 

La famille est tout à la fois le socle essentiel de nos identités et un nid à névroses. Et pourtant, tout cela tient de la loterie, de la grande loterie génétique. J’ai passé mon enfance à me demander pourquoi j’étais née là et pas ailleurs, pourquoi j’avais hérité de ces parents-là et pas d’autres, ce qui me serait arrivé si j’avais eu un autre lieu de naissance et d’autres parents, allant jusqu’à imaginer, comme souvent les enfants, que mes parents n’étaient pas mes vrais parents. Or il faut faire avec les cartes qu’on a. Pendant l’enfance et une partie de l’adolescence, on subit, on se complait, on se plaint. Mais après, il faut aller voir ailleurs. 

Mais le mouvement que vous mettez en scène ici est plus complexe : il s’agit tout à la fois de fidélité à et de détachement vis-à-vis de l’héritage familial. 

Oui, parce que la famille est un socle et le lieu d’où l’on vient n’a rien d’anodin. Et ce qui tient les familles entre elles, ce ne sont pas les liens du sang, ce sont les récits. Les enfants sont friands d’histoires : comment je suis né, d’où vient mon nom, comment c’était avant ma naissance… On m’a raconté plein d’histoires quand j’étais enfant, et ce passé raconté par les parents, les oncles, les tantes, nous imprègne profondément. La mémoire m’intéresse énormément, mais je crois qu’on peut prendre la mémoire avec soi mais non la porter, la subir comme un fardeau. 

À propos de vos romans, on évoque souvent le conte. Avez-vous le sentiment qu’ils empruntent au conte ? Ne serait-ce que par l’importance de ce qui relève du magique ? 

Il y a certainement une veine proche du conte dans mes romans ou dans certaines parties de ceux-ci. Dans le dernier, deux épisodes sont écrits dans cette forme-là, les trois sœurs sorcières qui se métamorphosent en animaux, ou la jeune fille sidérante de beauté qui charme les brigands, et c’est évidemment totalement intentionnel. Je dirais que je pousse la légende familiale à l’extrême. Car il y a toujours une part de mystère dans les histoires de famille, des secrets, des non-dits. Je m’en empare et j’y vais à fond, empruntant au magique. Donc j’adore le conte. Mais ce que j’aime moins, c’est quand on parle de moi comme d’une conteuse. J’y vois une nuance un peu péjorative, parce qu’une conteuse recueille des récits mais ne les invente pas et parce qu’une conteuse s’adresse en priorité aux enfants. Pour ma part, je pratique un art du mélange et j’emprunte au conte mais aussi au roman d’aventure, à la saga familiale, au récit d’initiation… et je mélange tout ça. 

Ce qui vous plait dans l’écriture, dites-vous, c’est le mélange permanent de la réalité et de la fiction. 

Oui, c’est très agréable cette possibilité qui est donnée par l’écriture. Quand je suis dans l’écriture, tout me nourrit, ce que je lis, ce que j’écoute à la radio ou ailleurs, tout peut alimenter le récit en cours. J’entends parler d’un lieu, d’un personnage, je me dis que je pourrai en faire quelque chose, je me documente et je l’introduis dans le texte en cours. C’est vertigineux et intranquille, cette faim sans cesse alimentée, cet élargissement permanent du champ des possibles. J’ai un grand plaisir à inventer un monde et à y introduire des éléments prélevés de la réalité. C’est un exercice de liberté palpitant. 

Parlons donc du peintre Roberto Diaz Uribe. Comment est-il né ? Emprunte-t-il au réel ? 

Un personnage vient toujours à moi à travers un nom. Le nom surgit, je me le répète, je le scande, il est là, il fonctionne comme un capteur. C’est un de mes jeux avec moi-même, que d’inventer le personnage qui peut endosser ce nom-là, à travers un physique, une silhouette, une chevelure, à travers une biographie, à travers une personnalité. C’est un des divertissements que m’offre l’écriture. Après, j’emprunte des choses à la réalité, je picore à droite à gauche pour nourrir le personnage.

Y a-t-il dans vos romans ou dans vos personnages une dimension autobiographique ?

Il y en a toujours un peu ; il y a toujours des éléments autobiographiques disséminés dans le roman, et accrochés à tel ou tel personnage. Mais ici en particulier, comme je raconte, entre autres, la façon dont une jeune fille se dirige vers l’âge adulte, cela a nécessité que je réactive l’enfant et l’adolescente en moi. J’y ai donc mis énormément de mes réflexions personnelles. Par exemple, quand Atanasia fait la liste de ce qu’elle ne veut pas être, je parle beaucoup de moi. 

La difficile transmission mère-fille et l’affranchissement nécessaire de l’héritage maternel sont au cœur de ce personnage. 

Je me suis toujours beaucoup interrogée sur ce qu’on a récupéré de nos mères, et parfois à notre insu. On croit s’être affranchi et on s’aperçoit que non, qu’on porte certaines choses de façon souterraine. C’est accablant de le constater. Et je me demande alors ce que je vais « refiler » à mes filles à mon insu. J’ai tellement souhaité échapper à la soumission maternelle, au renoncement à vivre sa propre vie. D’où, on y revient, cette question de l’imprudence.

Votre table des matières est singulière. Elle peut se lire comme un texte autonome. 

Oui, en effet, je l’ai composée de sorte qu’elle puisse être lue en tant que telle. D’une part, elle constitue un vrai repère pour moi et d’autre part, je me suis beaucoup amusée à l’écrire. Elle est bourrée de clins d’œil, de citations de films ou de chansons, elle introduit du second degré et de l’ironie. Elle dit aussi des choses qui sont très importantes pour moi et qui, parfois, ne sont pas vraiment en lien avec le chapitre en question.

Le dernier titre de cette table des matières est : « Chacune de mes vertèbres est un récit. »

Oui, je suis fabriquée par les récits, ceux qu’on m’a racontés dans ma famille, ceux que j’écoute à longueur de temps, que les gens que je croise me racontent, ceux que j’ai lus et j’en ai tellement lu. J’ai été une lectrice compulsive et j’avais une façon offensive et même subversive de lire. Il n’y avait pas de livres chez nous, et l’idée qui prévalait était que lire était dangereux. J’allais donc à la bibliothèque. Lire est ce qui permet de se sauver des familles asphyxiantes. C’est ce qui m’a fait tenir debout.



 
 
© Christian Kettiger
« Écrire, c’est vertigineux et intranquille. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Soyez imprudents les enfants de Véronique Ovaldé, Flammarion, 2016, 350 p.
 
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