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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Mathias Énard : pour l’amour de l’Orient


Par Georgia Makhlouf
2015 - 08
Mathias Énard a publié cinq romans aux éditions Actes Sud, qui ont tous reçu un très bel accueil critique et connu un franc succès auprès des lecteurs. Il a également obtenu de nombreux prix dont le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, le Goncourt des lycéens, le Goncourt - Le choix de l’Orient, et le Prix du Livre Inter. Son dernier roman, Boussole, devrait être l’un des textes forts de la rentrée littéraire. Il met en scène Franz Ritter, un musicologue épris d’Orient, velléitaire et dépressif, qui revisite sa vie au gré d’une nuit d’insomnie dans son appartement de Vienne. Entre tendresse et ironie, mélancolie et regrets, Franz évoque le souvenir de la belle et insaisissable Sarah, compagne de quelques journées inoubliables dans le désert syrien et la citadelle de Palmyre, elle-même spécialiste d’orientalisme et de voyageurs amoureux du Grand Est. Il y a aussi Bilger le Fou, chercheur talentueux et alcoolique, son assistant Hassan, François-Marie et Julie, un couple d’aventuriers modernes et toute une foule de personnages, croqués de façon vive et drôle. Mais au-delà de cette galerie de portraits, Boussole est tout à la fois une méditation tendre et désespérée sur le destin tragique de la Syrie, un hommage à l’orientalisme, creuset d’un dialogue ancien entre Orient et Occident, un chant d’amour à tous ceux qui « ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme ». Roman sur la mémoire et la perte donc, mais aussi sur la violence et la passion, les blessures et les incompréhensions d’une relation tumultueuse Orient/Occident, qui aura façonné l’identité des uns autant que celle des autres.

Pour commencer, pourriez-vous nous dire d’où vous vient ce tropisme oriental qui parcourt quasiment toute votre œuvre ?

Oui, vous avez raison, l’Orient est très présent dans mes livres dès le départ. Ce goût de l’Orient n’était pas donné d’avance puisque je viens de l’Ouest et du Sud-Ouest de la France, et de par cet ancrage, je suis plutôt tourné vers l’Atlantique. Je ne me suis pas rendu dans le monde arabe avant mes dix-neuf ans. Mais il est vrai que d’une part, j’ai toujours beaucoup aimé lire les récits de voyage, surtout quand ceux-ci se déroulaient en Orient, et d’autre part, je me souviens que le premier livre que j’ai emprunté à la bibliothèque, à l’âge de huit ans, était une édition illustrée des Mille et une nuits qui m’a complètement fasciné. Plus tard, j’ai commencé des études d’histoire de l’art et je me suis tout particulièrement intéressé aux arts de l’islam. Un de nos professeurs nous avait beaucoup encouragés à nous inscrire en parallèle à l’Institut des Lettres Orientales, et j’y avais opté pour le persan et l’arabe. Je dois dire que ces études m’ont passionné et que cette passion ne s’est jamais éteinte. Et comme nous pouvions bénéficier de différentes bourses d’études, j’ai commencé de cette façon mes séjours en Orient, qui n’ont fait qu’entretenir ma flamme. Mes rêves d’Orient ont juste été remplacés par une expérience de vie dans des pays bien réels. Je me suis toujours senti à mon aise au Moyen-Orient, sans toujours pouvoir l’expliquer, et j’y ai passé près de dix ans. Puis je me suis installé à Barcelone où ma femme avait obtenu un poste d’enseignante à l’université ; mais même à Barcelone, je continue à vivre dans le monde arabe, ne serait-ce que parce que j’y ai enseigné la langue arabe et la traduction, et parce que je suis l’heureux propriétaire d’un restaurant libanais, le Caracalla, avec un partenaire libanais.

Qu’avez-vos gardé de ces années passées au Moyen-Orient ? Ou en d’autres termes, qu’avez-vous appris de votre fréquentation assidue de l’Orient ?

J’en garde avant tout un nombre important de recettes de cuisine. Plus sérieusement, j’ai énormément appris à travers les littératures arabe et persane que je connais mieux que la littérature française. Et si je devais prendre de la hauteur, je dirais que ce que j’ai appris de plus important au Liban, en Syrie, en Iran, c’est l’incroyable richesse de la diversité et la grande difficulté de la maintenir et de la préserver. C’est l’immense plaisir qu’il y a à découvrir, dans cette partie du monde, la multiplicité des langues, des religions, des traditions, des paysages et des histoires, fragiles équilibres qu’il importe de protéger de telle manière que chacun y trouve sa place que personne n’écrase l’autre. L’idée d’un monde arabe homogène est, rappelons-nous, une invention européenne, et « l’unité du monde arabe n’existe qu’en Europe », ainsi que le dit l’un des personnages de Rue des voleurs. 

À propos de votre précédent ouvrage, je voulais revenir sur une déclaration que vous aviez faite au moment de sa sortie où vous disiez que vous l’aviez écrit parce qu’il vous était impossible d’écrire sur la Syrie. Boussole parle de la Syrie, mais de façon très décalée.

Oui, en effet, j’ai depuis quelques années ce désir d’écrire sur la Syrie – où j’ai passé quatre ans de ma vie – en même temps que je ressens l’impossibilité d’une telle tâche. Le drame syrien est d’une magnitude inégalée : la destruction d’un pays et d’un peuple, le déplacement de millions d’individus, tout cela qui est proprement tragique me met dans une situation de tristesse, d’impuissance et de désolation. J’ai envisagé d’aller sur place, mais n’étant pas journaliste, je ne pensais pas trouver de cette façon-là un moyen d’en parler qui me convienne. Il me fallait trouver autre chose, en parler autrement que par le biais de la guerre. Dans mon précédent ouvrage, j’ai changé de point de vue, je suis allé de l’autre côté, j’ai posé mes bagages de romancier à Tanger. Pour Boussole, ayant pris acte de mon impossibilité à parler de la Syrie via la guerre, j’ai choisi de traiter des relations entre le Levant et l’Europe, de montrer ce que ce pays avait représenté pour tous ceux qui y étaient allés et qui ont éprouvé une grande fascination pour sa culture et ses paysages. 

Vous avez souvent souligné que vous étiez un écrivain politique, que la littérature était forcément politique. Où se situe la dimension politique dans le choix de ce sujet ?

Le geste politique est celui qui consiste à dire : attention, le monde arabe d’aujourd’hui à propos duquel vous avez ces images de violence sectaire et de radicalisme, non seulement ce n’est pas là sa seule histoire, mais par ailleurs nous faisons partie de cette évolution-là. Je voulais montrer la communauté de destins, la dimension de construction commune entre l’Ouest et l’Est : beaucoup de choses qui viennent d’Iran, de Turquie, de Syrie, du Liban, sont passées en Europe et l’on doit beaucoup à ces pays ; dans le même temps, eux aussi se sont transformés à notre contact, chacun s’est finalement fabriqué au contact de l’autre. Rappeler tout cela, redire ce que l’Occident doit à l’Orient, est porteur d’une dimension politique évidente. 
 
Alors parlons un peu de ce titre, susceptible de recevoir diverses interprétations. Une boussole suppose que l’on a perdu le Nord…

Nous sommes en effet dans un monde sans carte, dans un monde qui a perdu le Nord. Dans ce monde-là, il faut retrouver le sens des choses, et le mot sens se réfère autant à la direction qu’à la signification. Ici, la boussole permet de retrouver l’Est, c’est-à-dire se rappeler ce que l’on doit à cette partie du monde, se souvenir de l’interdépendance absolue de nos destins. Par ailleurs, on oublie souvent que l’Est est la direction vers laquelle sont orientées les églises européennes et que vue de Paris, la direction de la Mecque est quasiment la même que celle de Jérusalem. 

Dans le contexte qui est celui de la France actuelle, ce propos est éminemment politique, alors que l’islam représente un « angle mort » pour reprendre une expression que vous avez utilisée récemment.

Oui, il y a une forme d’invisibilité de l’islam en France : une catégorie de la population est exclue, tant au niveau de la vie réelle que de la pensée. Tout se passe comme si l’on voulait gommer une idée de l’islam qui n’est pas celle d’un fanatisme privé de religiosité authentique. On oublie l’islam comme culture qui a donné lieu à une pensée, à une philosophie, et qui a développé une vision du monde toute autre que celle du voile et de la violence. Mais cet islam-là, on ne veut pas le voir. On se focalise sur la violence extrémiste et fanatique qui entretient la peur, et cette peur est instrumentalisée par certains, dont l’extrême-droite. 

Vous disiez vouloir parler de la Syrie à travers un autre prisme que celui de la guerre ; néanmoins, si la Syrie est bien présente dans votre ouvrage, c’est davantage une sorte d’hommage tendre et ironique à l’orientalisme qui s’y joue.

À l’orientalisme oui, et surtout aux artisans de cette relation Est/Ouest que j’évoquais. Certes, les orientalistes ont eu bien des défauts, ils ont été à certains égards les complices de l’aventure coloniale, mais en même temps, ils ont mis en circulation des textes, des musiques, des images, ils ont fait connaître des auteurs, ils ont diffusé des productions culturelles qui ont transformé l’Europe. L’orientalisme est donc un mouvement ambivalent qui, comme toute entreprise scientifique et humaine, produit des échecs, et même une forme de folie de l’imagination, mais qui représente quand même un courant important dans l’histoire intellectuelle de l’Europe. 

Edward Saïd, figure majeure de la critique de l’orientalisme, traverse le livre au cours d’une scène qui laisse entendre une position critique à son endroit. Pouvons-nous en reparler ?

Saïd a été extraordinairement important en 1975, au moment de la parution de son livre. Il y a posé des questions cruciales : que représente ce savoir sur l’Orient ? Qui l’a produit ? De quoi procède-t-il ? Quelle est la relation entre savoir et pouvoir ? En quoi la production de savoir précède-t-elle la prise de pouvoir, la domination sur ces pays ? Mais ce qu’on peut lui reprocher, c’est que son livre est programmatique : il pose les bonnes questions, il donne quelques exemples, mais il ne fait pas l’histoire de l’orientalisme telle qu’il se propose lui-même de la faire. Il n’entre pas dans le détail de l’analyse. Or c’est à travers le détail qu’on aborde la complexité des choses et leurs nuances. Qu’on comprenne que la situation n’est pas la même de l’orientalisme en France, en Allemagne ou en Espagne, et que les auteurs ne font pas tous la même chose. Saïd ouvre des pistes, met en place un terrain de recherche qui sera nuancé et poursuivi par la suite, c’est-à-dire depuis 40 ans. 

Vous soulignez vous-même que les représentations collectives qui circulent à propos de l’Orient sont souvent des constructions communes de l’Orient et de l’Occident.

Oui, bien sûr et les Mille et une nuits en sont un merveilleux exemple, puisqu’il s’agit d’un texte produit en Orient, écrit en arabe, qui tombe dans l’oubli pendant des années en Orient, est publié en français d’abord puis dans d’autres langues, connaît un succès prodigieux en Occident, puis finit par faire le voyage de retour pour être redécouvert en Orient. 

Hommage à l’orientalisme, évocation des amoureux de l’Orient, critique d’E. Saïd, etc., mais est-ce bien d’un roman qu’il s’agit finalement ? La part de l’érudition n’est-elle pas trop importante ici pour qu’on puisse vraiment l’envisager comme un roman ?

L’avantage de se trouver au XXIe siècle, c’est que nous sommes à un moment de l’histoire littéraire où le roman peut tout, y compris s’intéresser à la vie scientifique, à l’architecture du savoir, à des destins de savants. J’ajouterai que Boussole utilise bien les codes romanesques dans la construction du récit et dans l’écriture, mélange des personnages fictifs aux personnages réels, suit des destins individuels, brosse le portrait de son principal personnage, ce musicologue épris d’Orient mais insomniaque et dépressif, et raconte ses amours contrariées avec Sarah. Alors certes, ni les personnages ni l’intrigue n’ont de dimension psychologique, mais je crois vraiment qu’il s’agit bien d’un roman. 

Dans un beau texte de présentation de votre ouvrage que vous avez vous-même rédigé, vous écrivez que vous souhaitez interroger la frontière et aborder « le monde entre les mondes ».

Interroger la frontière, c’est comprendre ce qu’elle est, où elle passe, montrer sa mobilité mais ne pas la nier. On ne peut pas nier la différence, et d’ailleurs la différence est aimable. Quant à l’idée du « monde entre les mondes », elle nous vient de la mystique musulmane. C’est l’image du « barzakh », l’intervalle, ce monde qui ne serait ni ici ni ailleurs, ni soi ni l’autre, mais entre les deux. Qui serait capable d’intégrer l’autre en soi et le soi dans l’autre. On pourrait rêver d’un orientalisme idéal ; il serait ce monde entre les mondes.




 
 
Illustration de José Correa pour L’Orient Litt
« Même à Barcelone, je continue à vivre dans le monde arabe. » « Ce que j’ai appris de plus important au Liban, en Syrie, en Iran, c’est l’incroyable richesse de la diversité et la grande difficulté de la maintenir et de la préserver. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Boussole de Mathias Énard, Actes Sud, 2015, 400 p.
 
2018-11 / NUMÉRO 149