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Entretien
S'interroger par la fiction sur un conflit devenu inaudible
Voici deux romans éblouissants de vérité qui font voler en éclats toutes nos certitudes et nos préjugés. Ils se situent au-delà du Bien et du Mal et sont une invitation à saisir la complexité d’une situation qu’on a bien trop tendance à réduire à une vision manichéenne. Entretien croisé avec Ramy Khalil Zein et Yasmina Khadra.

Par Carole André-Dessornes
2015 - 05
À travers son roman, Partage de l’infini, Ramy Khalil Zein dresse le portrait d’habitants des territoires occupés tiraillés entre la rage et le désespoir. La jeune Leyla n’a pas pu, n’a pas su retenir l’homme qu’elle aime et par amour pour lui, amour mêlé de vengeance, elle va choisir le sacrifice. L’auteur restitue avec justesse la réalité d’un conflit. On assiste, impuissants, au déroulement de l’histoire, où des vies vont finir par se heurter, où le destin s’abat de manière implacable sur les personnages.

Avec L’attentat, Yasmina Khadra explore la dérive d’une femme dans ce même contexte conflictuel. Amine Jaafari, chirurgien israélien d’origine palestinienne, va devoir reconnaître le corps de sa propre femme à l’origine de l’attentat perpétré dans un restaurant de Tel Aviv. Ce dernier incrédule et désemparé va chercher à comprendre ce qui a pu pousser sa femme à un tel geste. À priori, rien ne prédestinait Sihem à s’engager sur une telle voie. Khadra offre une multiplicité de perceptions et d’opinions dans un univers qui a ôté toute possibilité, pour les personnages, d’entrevoir un futur possible.

Les deux auteurs sont animés d’une certaine audace en ayant choisi comme toile de fond à leur roman le conflit le plus controversé de ces dernières décennies. Yasmina Khadra et Ramy Khalil Zein ont accepté de partager avec nos lecteurs leur démarche littéraire et les raisons qui les ont poussés à aborder ce drame à travers des héros ordinaires dont certains ont opté pour la voie du martyre : l’épouse d’un médecin pour l’un et le fiancé et sa promise pour l’autre.

Pourquoi avoir choisi comme toile de fond le conflit israélo-palestinien ?

Ramy Khalil Zein : Le conflit israélo-palestinien me concerne en tant que Libanais ayant vécu la guerre civile (dont on sait combien elle est intimement liée au problème israélo-palestinien). De plus, je suis originaire du sud, région qui a subi plusieurs invasions israéliennes et une longue période d’occupation. Situer mon roman entre la Cisjordanie et Israël me paraissait aussi naturel que de le situer au Liban. Parler du conflit israélo-palestinien est en effet une façon détournée de parler du Liban. Quand j’évoque la violence, le communautarisme et l’humiliation aux barrages dans Partage de l’infini, pour ne mentionner que ces trois exemples, je puise autant dans la réalité israélo-palestinienne que dans ma propre expérience libanaise. Je souhaitais également apporter un peu de nuance et de complexité dans la représentation d'un conflit qu'on évoque en général d'une façon trop schématique ou tendancieuse. De manière corrélative, je voulais attirer l’attention sur les conséquences d’une politique d’occupation et d’oppression qui prive les Palestiniens de leurs droits fondamentaux et alimente les haines contre Israël, ce qui, à terme, ne peut que nuire à l’État hébreu et à la population israélienne.

Yasmina Khadra : J’ai toujours voulu comprendre le monde dans lequel j’évolue. Lorsque j’écris, je tente de répondre aux interrogations qui chahutent mes rares moments de quiétude. Aussi, lorsque j’ai écrit L’attentat, c’était pour convoquer une inextricable tragédie des temps modernes afin de la vulgariser. La question palestinienne me traque depuis ma plus tendre enfance. La chanson de Fairuz continue de résonner en moi aujourd’hui encore. Je ne cherche ni la polémique ni la dérobade. Je voulais savoir pourquoi un conflit chimérique perdure depuis plusieurs générations, pourquoi le rapport de force constitue la seule charte qui compte dans le débat politique. Je ne crois pas dans la fatalité, mais dans la responsabilité des hommes. Ils sont les artisans du malheur car ils sont les seuls à le rendre possible. Je suis horrifié par le racisme, la stigmatisation, les idéologies qui font croire qu’il existe des êtres supérieurs aux autres et des causes plus précieuses que la vie. L’attentat est le livre de la Question. Qui sommes-nous pour empêcher les autres d’exister, de vivre libres et heureux ? C’est aussi le livre de notre inaptitude à accéder à la maturité puisqu’il démontre les mécanismes d’une effarante erreur de jugement, non pas celle du sacrifice, mais celle qui le rend incontournable. Je suis un homme de paix. Je mesure pleinement combien la sérénité est nécessaire. J’ai fait la guerre. C’est la faillite du bon sens, la guerre, mais elle devrait avoir l’excuse de nous instruire. Le malheur commence à l’instant où l’Homme cherche ailleurs ce qui est à la portée de ses mains. Le problème palestinien demeure cette épine douloureuse dans le pied de l’Humanité entière. Si cette dernière a du mal à marcher correctement vers le salut, c’est aussi pour cette raison. L’attentat ne confirme pas l’évidence, il l’explique. 

Quelle dimension la femme-kamikaze apporte à votre roman ?

Ramy Khalil Zein : Il y a deux figures de kamikazes dans Partage de l’infini, un homme et une femme : c’est ce que je souhaitais dès le départ pour montrer que le processus social et psychologique qui conduit aux attentats kamikazes n’est pas spécifique aux hommes. Le désespoir et la détresse sont les mêmes chez Leyla et Seyf, en dépit des nuances qu’on peut trouver à l’une et à l’autre. Ces deux individus sont avant tout des êtres humains poussés à bout par les circonstances. La présence d’une femme-kamikaze dans le roman est importante : elle rappelle que la femme est elle aussi victime de l’oppression et qu’elle est exposée comme l’homme, sinon plus, aux conséquences psychologiques et sociales d’une situation qui peut conduire au désespoir et aux attentats-suicides.

Yasmina Khadra : Il importe peu que le kamikaze soit une femme ou un garçon. Puisque, aux yeux des survivants, ils deviennent des martyrs à part entière. La femme a toujours été aux premières loges des grands sacrifices. D’abord en mettant au monde, dans la souffrance, son enfant au risque d’y laisser la vie. Ensuite, en subissant l’ingratitude des tâches qui lui incombent et des époux qui souvent ne sont pas dignes d’elle. Il y a, dans le combat des femmes, une justesse et une lucidité qu’on ne trouve pas forcément dans les combats des hommes. Dans le livre, il est écrit que si les hommes ont inventé la guerre, la femme a inventé la résistance. La femme est lucidité là où l’homme n’est que vanité. La femme est abnégation là ou l’homme n’est que profit. Sihem, dans L’attentat, n’est pas un symbole, elle est une terrifiante réalité. La réalité de la Palestine. Je déplore qu’à ce jour aucune solution équitable ne soit trouvée. 

En quoi le roman permet d’appréhender différemment un tel sujet ?

Ramy Khalil Zein : Dans Partage de l’infini, Seyf et Leyla se font exploser en présence de soldats, et non de civils ; Leyla épargne un groupe de soldats car un enfant se trouve parmi eux. Vous avez sans doute noté que le terme de « terroriste » est souvent employé entre guillemets dans le livre : ce procédé de distanciation vise à dénoncer la confusion entretenue par les autorités israéliennes entre les actions anti-militaires et les actions anti-civiles. Comment en arrive-t-on là ? Les mobiles sont-ils seulement politiques ? N’y entre-t-il pas une part plus personnelle (mal-être, frustration, quête de sens, etc.) ? Voilà des questions que je me suis souvent posées et qui expliquent la présence de personnages kamikazes dans le roman. Le roman intègre la dimension humaine des événements et de l’histoire. Là où un essai donne à comprendre, le roman donne à voir, à sentir, à entendre. Le lecteur est immergé dans une situation qu’il n’appréhende plus par l’esprit comme un concept, mais par tout le corps comme une réalité tangible. Le roman rappelle que derrière les idées et les idéologies, il y a des hommes et des femmes en chair et en os. Beaucoup m'ont dit que le roman leur avait permis de saisir la réalité du terrain, de mieux comprendre la vision de « l’autre » ainsi que le processus mental qui conduit aux attentats-suicides, alors qu'ils n'avaient de la guerre israélo-palestinienne qu'une connaissance abstraite. Certains lecteurs, en revanche, ont été dérangés par le livre. D'abord des lecteurs arabes qui étaient choqués de voir un écrivain libanais restituer le point de vue des Israéliens en montrant la réalité paradoxale et multiple d’un ennemi qu’on préfère réduire à quelques idées reçues. De l’autre côté, des lecteurs français favorables à Israël m'ont accusé de justifier les attentats kamikazes et de mettre en lumière d’une façon disproportionnée les souffrances des Palestiniens.

Yasmina Khadra : Ce roman a été très bien accueilli dans le monde parce qu’il fait de chaque lecteur un acteur essentiel de l’histoire qu’il propose. Sa simplicité, à l’image des souffrances qu’il raconte, est perçue comme un appel à la raison, et non pas comme une dénonciation outrancière. Il est impératif de comprendre, une fois pour toute, qu’aucun slogan ne vaut le rire d’un enfant, aucune ambition, aucune conquête ne mérite qu’une vie lui soit sacrifiée. Je n’ai qu’une vérité à défendre : le prophète n’est pas l’élu de Dieu, le prophète est toute personne qui a choisi d’aimer et de ne jamais faire du tort aux autres. J’écris pour montrer combien l’absurdité, la bêtise, la haine, la cupidité et le besoin de dominer nous dénaturent. L’attentat, loin de nous culpabiliser, nous interpelle. C’est un livre ouvert, hospitalier, sincère. Il apporte un maximum d’éclairage sur un drame populaire et laisse le lecteur libre de lui trouver la synthèse qui lui convient.

Aucune réponse définitive ne ressort de la lecture de ces romans. Ces livres portent en eux une forte charge émotionnelle, mais ne sont en aucun cas des livres militants. C’est aussi là que réside leur force.







 
 
D.R.
« Là où un essai donne à comprendre, le roman donne à voir, à sentir, à entendre. » « Si les hommes ont inventé la guerre, la femme a inventé la résistance. »
 
BIBLIOGRAPHIE
L’attentat de Yasmina Khadra, Julliard, 2005, 268 p.
Partage de l’infini de Ramy Khalil Zein, Arléa/1er Mille, 2005, 245 p.
 
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