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Entretien
Claude Arnaud dans les vertiges du moi


Par Georgia Makhlouf
2015 - 01
Claude Arnaud est romancier, essayiste et critique. Il a obtenu le prix de l’Essai de l’Académie Française pour Chamfort (Robert Laffont, 1988), le prix Femina du premier roman pour Le caméléon (Grasset, 1994), et le prix Femina de l’essai pour Qui dit je en nous ? (Grasset, 2006). Son dernier ouvrage, Proust contre Cocteau (Grasset), reprend et prolonge ses interrogations qui ont trait à la fabrique de l’identité. Rencontre inspirée.

Le narcissisme, dites-vous, est devenu un phénomène de masse.

Oui, mais la question m’intéresse d’un point de vue ontologique plus que d’un point de vue historique ou sociologique. Il est vrai que le narcissisme est actuellement un véritable phénomène de société. Les grandes « fabriques » qui nous ont produits et sculptés depuis l’Antiquité, la religion, la patrie, le milieu social, le genre sexuel, ont largement perdu de leur importance dans la construction de qui nous sommes et dans nos sociétés actuelles, l’identité ne s’hérite plus mais se bricole : le meuble de famille transmis en héritage est remplacé par le kit, à faire soi-même. Au « moi » stable et impérial a succédé un ego morcelé et volatil. Je saisis donc cette occasion pour comprendre comment se fabrique l’identité et explorer le roman individuel que les individus se racontent pour exister. 

Vous parlez de roman. L’identité que l’on se bricole relève donc de la fiction autant que de la biographie ? Sommes-nous tous des imposteurs ?

Non, bien sûr. Mon livre essaie de dire que l’identité, comme la douleur, n’est ni mesurable ni quantifiable. Dans le processus d’élaboration de nos identités, nous avons recours à des éléments de récit quasi romanesques – pensons à Ricoeur qui écrit : « Je suis ce que je me raconte. » Mais si nous composons tous nos identités à partir de données biographiques, historiques, sociologiques, linguistiques… – et s’il nous arrive d’amender nos configurations identitaires selon les circonstances, parce qu’il nous paraît parfois nécessaire de développer certaines dimensions ou d’en taire d’autres – les imposteurs vont jusqu’à inventer des données. On entre alors soit dans le domaine de la pathologie, qui souvent enferme le sujet dans une fausse identité encore plus rigide et contraignante que celle d’origine ; soit dans le domaine de l’escroquerie mais qui dans certains cas, celui de Martin Guerre par exemple, crée du devenir et du vivant. Martin Guerre a été un imposteur mais il a créé une bonne vie et a été un bon mari, un bon père et un bon gestionnaire.

Vous opposez Œdipe et Narcisse : l’un avait besoin de détruire les représentations que ses parents se faisaient de lui pour s’affirmer, l’autre multiplie les représentations de soi pour se sentir exister. Pourquoi a-t-on tant besoin aujourd’hui de multiplier les masques, les rôles, les images ?

Mais parce que le marché de l’identité – comme celui du travail – s’est libéralisé ! Prenons l’Europe par exemple : les frontières y sont quasiment abolies, on assiste à une grande porosité des cultures, à une homogénéisation des comportements. Quand l’héritage national ne vous encadre plus, que votre marge de manœuvre est de plus en plus large, vous puisez forcément dans le marché des comportements et des rôles, vous adoptez successivement différentes postures et emplois. Il y a derrière tout cela quelque chose de proprement vertigineux, qui peut déboucher sur l’anarchie et le chaos, si l’on pense aux identités sexuelles par exemple. Mon livre a été très révulsif pour certains en raison de cela. Mais mon propos, c’est de comprendre de l’intérieur le processus psychique de l’invention de soi. 

Revenons au titre de votre ouvrage : Qui dit je en nous ?. Finalement, vous dites que cohabitent en nous plusieurs identités, que nous sommes des êtres éminemment pluriels.

Oui bien sûr, et le livre explore deux types de pluralités : la pluralité diachronique qui, ne serait-ce que parce que nous évoluons comme sujets biologiques, que nous grandissons en âge, que nous passons de l’état adolescent à l’état adulte, qu’une jeune fille devient mère puis grand-mère, nous fait endosser des rôles en tous points opposés ; et la pluralité synchronique qui peut être pathologique ou mythomaniaque mais qui peut simplement être lue comme le résultat de notre capacité d’adaptation à différents contextes, à différentes situations d’interaction, à différents régimes de désir, d’empathie ou de séduction. Nous sommes entrés dans un monde flottant, dérégulé. Cela peut susciter de l’angoisse, mais je ne veux pas en rester là, je veux interroger et la fragilité qui en résulte et les étonnantes capacités de transformation du moi. 

Finalement, il y a un lien fort entre votre essai sur l’identité et celui que vous venez de consacrer à Proust et Cocteau, ne serait-ce que parce que tous deux se sont posé la question du comment devenir soi, comment élaborer un récit capable de les représenter ?

Si ! Et s’ils se sont posé la même question, ils y ont répondu de façon très différente : l’un en composant un monument littéraire à l’intérieur duquel il joue mille jeux de cache-cache et dit sans cesse : c’est moi, ce n’est pas moi ; l’autre en se diffractant se répandant, se rejouant indéfiniment dans mille productions, dessins, décors, bijoux, textes littéraires, jusqu’au vertige.



 
 
© Yann Revol
« L’identité n’est ni mesurable ni quantifiable. Dans le processus d’élaboration de nos identités, nous avons recours à des éléments de récit quasi romanesques »
 
BIBLIOGRAPHIE
Proust contre Cocteau de Claude Arnaud, Grasset, 2013, 208 p.
Qui dit je en nous ? de Claude Arnaud, Grasset, 2006, 435 p./ Pluriel, 2008, 435 p.
 
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