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2014-11 / NUMÉRO 101   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Gwenaëlle Aubry : « Le roman est une issue à la tragédie »
Gwenaëlle Aubry vient de publier Partages, un roman à deux voix qui explore le thème éminemment difficile du conflit israélo-palestinien. Rencontre à la fois dense et fluide avec une femme qui a trouvé dans les livres la marge où il lui plaît de vivre.



Par Georgia Makhlouf
2012 - 12
Née en 1971, Gwenaëlle Aubry est philosophe et écrivain, auteure d’essais et de romans, et elle s’est fait connaître du grand public en 2009 avec Personne qui a remporté le prix Femina. Elle vient de publier Partages, un roman à deux voix qui explore le thème éminemment difficile du conflit israélo-palestinien, et qui a fait partie de la sélection du prix Goncourt. On y retrouve son écriture fiévreuse et délicate, ses questionnements autour de l’identité, de la mémoire, de la hantise, et sa capacité à habiter, par la force de la langue, des personnages multiples, divisés et en quête de réconciliation.

Commençons par le commencement : pourquoi ce livre ? Pourquoi avez-vous souhaité vous aventurer sur un terrain si difficile, si glissant, alors que vous n’avez aucun lien direct, pourrait-on dire, avec cette tragédie ?

Ce livre s’est imposé à moi, il y a dix ans déjà, comme un livre à la fois nécessaire et impossible. C’était au moment de la deuxième intifada et, en lisant un journal, je suis tombée sur deux photos : celle d’une kamikaze et de sa victime, si semblables de corps et de visage qu’il avait été impossible de les différencier. J’avais découpé ces photos, qui m’avaient fait une très forte impression. Mais j’avais repoussé l’envie d’écrire là-dessus. Et juste après la parution de Personne, le sujet s’est à nouveau imposé à moi. Peut-être avait-il fallu que j’écrive Personne pour être capable de m’affronter à ce livre qui traite des fantômes, de la hantise, et que j’ai écrit à partir de mes propres hantises et de deux figures de pur effroi : celle d’une femme qui se fait exploser et le traumatisme récent et indépassable de la Shoah. Quant au conflit israélo-palestinien, j’ai grandi avec lui et ce sont toutes les failles, toutes les fractures du contemporain qui s’y jouent. 

Néanmoins, si le sujet s’est imposé à vous avec la force d’une évidence, il n’en reste pas moins éminemment difficile à traiter. Comment vous y êtes-vous prise et quelles ont été les principales difficultés du processus d’écriture ?

J’ai bien entendu fait plusieurs séjours en Israël et dans les territoires occupés, mais j’ai surtout passé beaucoup de temps à Jérusalem. Mon livre s’est construit à Jérusalem et s’est nourri de mes errances dans cette ville. Je dirais même que j’ai souhaité lui donner la forme de cette ville qui se caractérise par l’imbrication et l’enchevêtrement de mondes différents. J’ai rencontré des gens des deux côtés. Ils me parlaient facilement, et des deux côtés, j’ai entendu les mêmes choses : la peur, la lassitude, l’envie de vivre normalement et cette immense fatigue dont fait état Lily quand elle dit qu’elle n’a plus que l’envie de dormir et pendant très longtemps.
La clé du personnage de Leïla m’a été donnée par une jeune fille habitant un camp près de Bethléem qui, alors que je l’interrogeais sur la première intifada et son enfance, m’a dit deux choses essentielles : qu’elle n’avait pas eu d’enfance, et que ce qui lui restait de cette période-là, c’était une maladie de peau, comme si son corps lui-même avait été colonisé. Pour ce qui est de Sarah, je l’ai mieux comprise en écoutant une jeune fille juive me raconter que quand elle était enfant et que quelqu’un mourait dans sa famille, on disait qu’il était en Israël. Elle en avait conclu qu’Israël était le pays des morts. De même, Sarah croit comprendre que ces juifs religieux qu’elle croise dans la vieille ville ne sont pas morts mais sont leurs morts, c’est-à-dire qu’ils sont engagés dans le fait de restituer leurs morts à la présence. 
Ces rencontres ont donc été fondamentales et d’emblée, j’ai su que ce ne pouvait pas être un livre univoque, qu’il fallait qu’on y entende deux voix, qu’il fallait que je sois capable d’habiter deux corps avec la même empathie. Je ne voulais pas faire de ces deux jeunes filles des emblèmes de leurs communautés respectives, je ne voulais pas que leurs trajectoires apparaissent comme nécessaires. Je leur ai donné le même âge, 17 ans, un âge rimbaldien où l’on n’a pas envie d’être sérieux. Elles ont en partage un grand désir de n’être pas des héroïnes ni des héritières et une envie de recommencer à neuf. Mais il est vrai que le personnage de la kamikaze était sans doute encore plus difficile à habiter, et il était hors de question pour moi qu’elle soit raciste ou antisémite ; pas plus dans un cas que dans l’autre je n’aurais pu dire « je ». 

Lorsque vous évoquez ce refus de faire de vos héroïnes des héritières, cela fait écho à une très belle phrase que j’ai relevée dans votre livre ; vous évoquez ces deux peuples également habités « par des cohortes de morts » ; vous écrivez : « Ces morts qui de toutes parts nous envahissent, il doit y avoir une autre manière de leur rendre justice. » 

Cette phrase est certainement la clé du livre qui raconte l’envahissement progressif des deux personnages principaux par des fantômes et des morts, qui montre le poids si lourd de la mémoire familiale dont les deux héroïnes sont encombrées. La question que pose mon livre, et qu’il partage sans doute avec le précédent, est celle-ci : comment s’accommoder des fantômes, comment leur être fidèle sans se laisser happer par eux ; c’est ma question depuis des années. 
Mais l’autre difficulté de ce projet était qu’il ne s’agissait pas de dire : la Shoah et la Nakba, c’est la même chose, mais de suivre leur trace dans les mémoires. Comment rendre compte de l’incommensurabilité et de la différence des histoires, sachant que le roman n’a pas à réécrire l’histoire, mais que sa matière est la mémoire. Sarah et Leïla ne sont pas des emblèmes, elles ont l’âge où tous les possibles sont ouverts, et il fallait qu’elles soient toutes deux des héroïnes singulières, qu’elles ne revêtent pas d’identité imposée. Car le thème de ce roman c’est aussi l’individu dans son irréductibilité à une appartenance nationale, religieuse ou communautaire. 

La fin pourtant semble n’envisager aucune issue possible à Leïla autre que celle de donner la mort. Elle paraît en cela beaucoup plus contrainte que Sarah. 

Leïla est habitée par un désir de fuite, Sarah par un désir d’enracinement. Leïla veut s’échapper, elle veut mourir elle-même plus que donner la mort. Mais la question que vous posez est fondamentale et les deux personnages secondaires que sont Lily et Salma incarnent un autre devenir possible : la résistance à la haine. Salma a ces mots au moment où elle et Leïla se disent adieu : « Vois, il y a une chose que cet enfer m’a enseignée : le plus difficile, ce n’est pas de résister à l’ennemi, c’est de ne pas céder à la haine que l’on a de lui. » Quant à la fin, elle est pour moi une fin ouverte et certains lecteurs pensent que les deux jeunes filles s’en sortent. Leïla n’est pas d’emblée vouée à ce destin, elle essaie de s’échapper, mais un nœud familial et politique se met progressivement en place et la ligote. 

En un sens, votre roman est très proche de la tragédie au sens fort du terme. La référence à Antigone pour qualifier vos héroïnes est-elle pertinente à votre avis ?

Oui, bien évidemment, référence à Antigone et aussi aux Euménides d’Eschyle. On est ici dans un en-deçà du politique, on est dans le lieu-même du tragique. Je suis moi-même nourrie de tragédies grecques. C’est un pur conflit tragique dont il est question et c’est pourquoi j’ai pu me l’approprier de façon littéraire. On a affaire à deux vérités irréconciliables, deux désirs de justice. Mon récit est installé dans un en-deçà du politique, sur le terrain des héritages silencieux, des peurs secrètes, du silence des mères. J’appelle de tous mes vœux une solution politique, mais c’est un roman que j’écris, pas un essai. Je pense d’ailleurs que la forme du roman est tout à fait adéquate parce que le roman est une issue à la tragédie. Il totalise l’intotalisable, il rassemble Sarah et Leïla dans ses pages. J’ai écrit ce texte dans un violent déchirement intérieur ; passer de l’une à l’autre se faisait au prix d’un arrachement, dire « je » successivement n’allait pas de soi. Et je veux croire que si le lecteur fait lui aussi l’expérience du « je alterné », de l’empathie successive, il pourra sortir de la logique rigide et unilatérale du conflit, une brèche s’ouvrira peut-être dans le mur, dans les murs extérieurs et intérieurs. David Grossman dit que la puissance de la littérature, c’est de montrer que l’ennemi mythologique est un homme aussi torturé, désespéré et terrifié que nous-mêmes. 

Vous évoquez Lily et Salma, mais il y a un autre personnage intéressant et qui, me semble-t-il, est celui qui échappe le mieux aux déterminismes, c’est celui de Yéhudith. Et puisque votre roman est construit sur l’alternance des deux voix, on peut regretter qu’il n’y ait pas de personnage « analogue » du côté palestinien. 
 
Je ne crois pas que Sarah et Leïla soient déterminées, je crois qu’au contraire, le roman raconte leur lutte contre la fatalité, les déterminismes et la tragédie. Mais en effet, Yéhudith est le personnage de l’espoir. Elle formule ce que je dirais moi-même, elle parle pour les deux camps. Lorsqu’elle dit : « On a réparé le crime absolu par une terrible injustice », elle exprime un vertige métaphysique, elle dit qu’Israël devait être le lieu de la réparation mais que la justice rendue aux morts s’est faite au prix d’une terrible injustice, dont l’Europe est d’ailleurs la première responsable. 

Il existe des liens souterrains entre ce livre et le précédent, Personne, alors que leurs sujets sont si différents. Vous les évoquiez en parlant des fantômes et des morts qui nous habitent. Pouvez-vous revenir sur cette proximité entre les deux romans ?

Je dirais que les deux traitent de l’éclatement intérieur, de la hantise, de la réconciliation et de la réparation. Que le roman est dans les deux cas une tentative de totaliser l’intotalisable, de donner forme au chaos, de restaurer un semblant d’unité dans le morcellement, l’éparpillement, la partition. Les deux romans traitent de la question du « je », du « je » qui est fait de plusieurs, de la nécessité d’être attentif à tous les autres qui disent « je » en nous. Je fais d’ailleurs référence dans Personne à un traité de Plotin sur lequel j’ai longuement travaillé, à ce moi que Plotin nomme le nous car, dit-il, nous sommes plusieurs. Il y a là une des clés de l’écriture, du processus même de l’écriture, de ce que l’écriture met en « jeu » et en « je ». 

Vous êtes philosophe et écrivain. Comment ces deux pratiques cohabitent-elles en vous, se partagent-elles les rôles ?

Ces deux pratiques se nourrissent. Je suis attentive à ne pas faire de l’une la servante de l’autre. Le rapport au langage est très différent dans les deux disciplines. En tant que philosophe, je n’ai d’autre souci que d’être claire, et même si la langue philosophique peut être très belle, le rapport à la langue est très normé, très structuré, et je n’ai pas le sentiment d’écrire vraiment en philosophie. Je ne suis pas entière dans la philosophie, alors que je suis entière dans la littérature. Dans la philosophie, je ne suis pas corps, alors que je passe corps et âme dans le roman.





 
 
D.R.
« Ces morts qui de toutes parts nous envahissent, il doit y avoir une autre manière de leur rendre justice. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Partages de Gwenaëlle Aubry, Mercure de France, 192 p.
 
2014-11 / NUMÉRO 101