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Entretien
Hisham Matar et le chant du deuil
Fils d’un célèbre dissident disparu dans les geôles de Kadhafi, Hisham Matar est un jeune romancier libyen de langue anglaise, bien connu de la critique anglo-saxonne. Son dernier roman, Anatomy of a disappearance, vient d’être traduit en français. Un livre d’une grande puissance, hanté par l’absence du père et la violence de la disparition.

Par Lucie GEFFROY
2012 - 07
Certaines vies, plus que d’autres, subissent le désordre du monde. Hisham est né en 1970. Il a passé son enfance à Tripoli. Son père, Jaballah Matar, était un fervent opposant à la dictature de Mouammar Kadhafi. En mars 1990, alors que la famille vient de s’exiler au Caire, Jaballah Matar est enlevé par les services secrets égyptiens et emprisonné dans la célèbre prison d’Abou Salim. Hisham a alors 20 ans, et cette disparition va devenir l’obsession de sa vie. En 2010, sa famille a reçu la preuve que Jaballah était encore en vie en 2002. Depuis cette date, plus rien ou presque. En deux romans, Hisham Matar, qui vit à Londres, s’est imposé ces dernières années comme une des voix les plus fortes de la littérature arabe contemporaine. Au pays des hommes (2007), finaliste du Booker Prize, fut encensé par la critique. Avec Une disparition, Matar montre qu’il est en pleine maîtrise de son art. La traduction du titre en français, Une disparition, ne rend pas tout à fait toute l’ampleur de ce second roman. Car Anatomy of a disappearance est bel et bien une autopsie, non pas d’une mais de plusieurs disparitions, dont Nuri, le personnage principal, doit faire le deuil : l’amour d’une mère, morte mystérieusement, la quiétude d’une enfance précipitée dans une adolescence contrariée par une passion déchirante, la douceur d’un pays que l’on quitte pour l’exil, et surtout la disparition inattendue d’un père adulé et méconnu.

Anatomy of a disappearance, publié en mars 2011, vient d’être traduit en français. Au regard de votre propre vécu, comment en êtes-vous arrivé à raconter l’histoire du jeune Nuri, dont le père, un dissident politique égyptien, disparaît subitement, kidnappé dans un hôtel à Genève ?

Ce qui m’intéressait surtout, c’était de m’emparer d’un sujet que je connais et de l’explorer en créant un nouvel univers, de nouveaux personnages. Je crois que c’est ce qui se cache derrière les romans de chaque auteur. En tout cas, c’est ce que je dis souvent pour donner un sens à mon obsession. Pour Anatomy of a disappearance, tout a commencé avec de petits détails. J’ai eu l’idée du personnage de Nuri un jour que je me trouvais dans un hôtel en Égypte, hors saison. Je venais de terminer Au pays des hommes. J’étais seul, je voulais me reposer. Deux hommes travaillaient à restaurer la piscine. L’un avait environ 80 ans et l’autre une vingtaine d’années. Ils s’affairaient l’un à côté de l’autre. Le plus âgé était entreprenant et dynamique et le plus jeune, timide et en retrait. J’y ai vu comme un renversement des valeurs. Le père : révolutionnaire. Le fils : conservateur. Je ne savais pas s’ils étaient père et fils, mais il m’a semblé qu’ils pouvaient être la même personne à des âges différents. J’ai été très inspiré par cette scène. Je dirais même que ce fut ma première inspiration. J’ai pris quelques notes. Puis cela m’a pris un an pour écrire la première phrase : « Il est des jours où l’absence de mon père me pèse comme un enfant assis sur ma poitrine. » J’ai su tout de suite que c’était la clef du livre.

Au début du roman, le narrateur, Nuri, dit qu’il ne cesse de chercher son père disparu : «  Chaque chose, chaque être, l’existence elle-même est devenue évocations, possibilités d’une ressemblance. Peut-être est-ce là ce qu’on entend par ce mot bref et aujourd’hui presque archaïque : élégie », dit-il. Votre livre est-il une élégie ?

Dans la littérature moderne, on n’écrit presque plus d’élégie. Or je dois avouer que cette forme littéraire m’intéresse beaucoup. Je me pose souvent cette question : comment écrire une élégie moderne ? Elle ne doit pas nécessairement être sentimentaliste. J’ai lu et beaucoup aimé In memoriam A.H.H. de Lord Alfred Tennyson, le célèbre poète de l’époque victorienne. Il a mis dix-sept ans à écrire ce poème magnifique sur la mort d’un ami. Alors oui, Une disparition peut se lire comme une tentative d’élégie moderne.

Vous participez au débat public, écrivez des chroniques dans les journaux (notamment The Guardian et The New York Times). Comment s’articule cette activité avec celle de romancier ?

La relation entre le citoyen et l’écrivain que je suis est compliquée. En tant qu’écrivain, je me sens totalement libre, je n’ai aucune obligation. En tant que citoyen, je me sens parfois contraint d’intervenir sur certains sujets. J’ai commencé à évoquer ce que je pensais de la situation en Libye en écrivant dans le Guardian qui a été l’un des premiers journaux à me poser des questions. Mon père était un dissident, donc c’est normal que l’on me pose des questions. Mais je dois vous avouer que dans ces cas-là, j’ai l’impression de ne pas utiliser le bon muscle. Et en plus cela peut être dangereux. Il fut un temps pas si lointain où traiter Kadhafi de dictateur était risqué !

Comment avez-vous ressenti personnellement la chute de Kadhafi, et plus précisément l’annonce de sa capture – dont la vidéo a fait le tour du monde – puis de sa mort ?

La fin du règne de Kadhafi fut une grande joie pour moi. Je l’ai ressentie dans tout mon corps. C’est quelque chose que je n’avais jamais imaginé. La dictature de Kadhafi a affecté ma vie personnelle de manière très importante. Sous son règne, je n’ai cessé d’être inquiet pour la vie des miens. Cela dit, j’ai été très choqué par la manière dont il a été traité. Ce fut un moment de folie. Quand j’ai appris sa mort, j’étais à New York, je me douchais, j’écoutais la radio. J’ai entendu la nouvelle, je suis sorti de la douche et j’ai regardé les informations, en boucle. Puis je suis retourné sous ma douche. J’avais un grand sentiment de confiance et d’espoir envers le monde. La dictature de Kadhafi était un système dénué de logique. Il tuait au hasard, sans explication, c’était un monde fou. Nous voulions tous que cela prenne fin et cela a pris fin dans un moment de folie.

La fin de son règne a-t-elle eu des conséquences concernant votre père ?

Oui. Maintenant on peut poser des questions que l’on ne pouvait pas poser avant et on a beaucoup plus d’informations sur ce qui s’est passé.

Est-ce que les questions sur votre père vous gênent ?

Oui car c’est très personnel. Pendant longtemps j’ai parlé publiquement de mon père et de choses très intimes car je savais que cela pouvait aider à la retrouver. Mais je n’aime pas en parler.

Anatomy of a disappearance est sorti en août 2011 alors que la Libye était en plein bouleversement. La libération du pays, après huit mois de guerre civile, a été officiellement proclamée le 23 octobre 2011. Rétrospectivement, est-ce que cela a changé votre perception du livre ?
 
Forcément, d’une certaine manière, cela a compliqué la rencontre entre le livre et les lecteurs. J’ai toujours eu le fantasme que les lecteurs lisent mon livre sans rien connaître de moi. Mais c’est impossible. Tous les écrivains sont confrontés à cela. Et c’est normal pour un écrivain d’être challengé par ce qui se passe dans le monde.

Le printemps arabe a mis un coup de projecteur sur vos livres. Dans la New York Review of books, un journaliste vous a assigné un rôle d’« ambassadeur littéraire entre deux mondes qui ont longtemps été enfermés dans une relation mutuelle de suspicion et d’ignorance ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne me pense pas comme cela. De la part du journaliste, il s’agissait d’un compliment. Je ne suis pas un ambassadeur. Le plus gros problème avec la position postcoloniale, c’est que tu dois sans arrêt te justifier. On attend de toi que tu écrives sur ta situation. Je ne veux pas être esclave de cette position. Je suis arabe, libyen, mais je suis aussi autre chose que cela. Les écrivains occidentaux écrivent sur ce qu’ils veulent, sur n’importe quel sujet. Moi aussi je veux écrire sur ce que je veux. D’ailleurs, certains doivent penser que je ne suis pas supposé écrire les romans que j’écris. Souvent on me dit : tu dois rédiger une saga de 600 pages sur l’histoire de la Libye, la société libyenne ou la situation politique. Voilà pourquoi, pour moi, c’est presque un acte radical que d’écrire une histoire avec seulement un ou deux personnages.

Comment êtes-vous arrivé à la fiction ?

C’est la poésie qui m’a amené à la fiction. Je crois que tous les romans posent la même question : comment vivre ? Et l’engagement le plus direct pour poser cette question et y répondre, c’est la poésie. Quand j’étais jeune, je ne lisais que des poèmes. La bibliothèque de mes parents était remplie des œuvres de poètes arabes, français, italiens, grecs. J’aime aussi beaucoup les poètes arabes classiques : al-Mutanabbi et Ibn Arabî. J’aime aussi beaucoup d’autres poètes plus récents : Badr Shakir al-Sayyab et Adonis. Quand j’étais petit, mes parents lisaient des poèmes tout haut le soir, avec leurs amis. J’étais très jeune et je ne comprenais pas, mais je trouvais cela très excitant. Dans la poésie comme dans les romans, j’aime les silences. Il y a des livres qui ouvrent l’imagination, d’autres qui la ferment. On parle souvent de la voix dans les livres. Moi je suis très touché par les silences. Des Frères Karamazov, je me souviens surtout des silences.

Dans vos deux romans, les narrateurs sont des enfants uniques : Suleiman dans Au pays des hommes et Nuri dans Une disparition.
 
Dans les deux cas, il s’agit de personnages isolés par les événements et d’enfants qui évoluent dans un monde d’adulte. Moi j’ai la chance d’avoir un grand frère, qui m’a toujours protégé du monde. Mais j’ai le sentiment que les enfants uniques sont plus confrontés à leur propre monde. Nuri est seul avec ses problèmes. Il ne les expose à personne sinon au lecteur. D’une certaine manière, c’est comme si le lecteur était le seul confident du narrateur.

Dans Une disparition, on observe un jeu de variations autour des noms propres : Nuri, Mona, Munir, rue Monnier.

Nuri signifie « ma lumière », Mona : l’espoir ou le souhait, Munir renvoie également à la lumière. Pourquoi ? Je sais pourquoi, mais ce serait stupide de le dire. Par contre je peux vous dire que dès le début j’avais en tête le nom du narrateur, Nuri el-Alfi. Alfi, ça vient de Alif, la première lettre de l’alphabet, et ça renvoie à quelque chose d’unique. C’est aussi un clin d’œil à l’Aleph de Borgès.

Vous écrivez vos romans en anglais. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Est-ce que vous aimeriez un jour écrire en arabe ?

J’aime écrire simplement. Je trouve qu’écrire avec le plus de clarté possible est un exercice très intéressant pour un écrivain. Quand on s’exprime à travers une autre langue que sa langue maternelle, on est d’autant plus confronté à cette exigence. Samuel Beckett a commencé à écrire en français parce qu’il ressentait cela comme une urgence. Il avait besoin de cette abstraction propre au fait d’écrire dans une autre langue que la sienne. Je maîtrise parfaitement l’anglais : j’ai fait mes études à Londres, j’y ai travaillé et j’y vis. Mais cette langue me place dans une position un peu décalée, ce qui me permet d’aborder les choses plus simplement. Les mots ou les expressions de notre langue maternelle contiennent des raccourcis. D’une certaine manière, l’anglais me prémunit des facilités d’écriture et des clichés. Quant au fait d’écrire en arabe, à vrai dire je ne sais pas. J’ai une vue limitée sur mon prochain livre. Je ne me dis pas : « Un jour j’écrirai un livre en arabe. » Je fais les choses instinctivement. J’aime laisser l’inspiration m’habiter et mûrir petit à petit. Et surtout, je hais l’idée d’être un écrivain professionnel.






 
 
© Diana Matar
« Je fais les choses instinctivement. Je hais l’idée d’être un écrivain professionnel »
 
BIBLIOGRAPHIE
Une Disparition de Hisham Matar, traduit de l'anglais par Sarah Gurcel, Denoël, 230 p.
 
2013-05 / NUMÉRO 83