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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Kenizé Mourad, une vie romanesque et fascinante
Après deux sagas familiales traduites dans trente langues et un long silence, Kenizé Mourad revient avec un nouveau best-seller. Dans la ville d'or et d'argent retrace le destin d'une femme héroïque et méconnue, qui pourtant, la première, traça la voie de la libération des Indes de l'occupant britannique.

Par Georgia Makhlouf
2011 - 03
Née à Paris en 1940, Kenizé Mourad est la fille d’une princesse ottomane, elle-même petite-fille du sultan Mourad V, et d’un rajah indien. Grand reporter au Nouvel Observateur dès 1970, elle a couvert la révolution iranienne, la guerre du Liban et a effectué de nombreux séjours en Inde et au Pakistan. En 1983, elle abandonne le journalisme pour se consacrer à l’écriture. Dans deux romans célèbres, De la part de la princesse morte et Les jardins de Badalpour, elle raconte l’histoire de sa famille. Après un long silence, elle renoue avec la veine de ses best-sellers. Dans la ville d’or et d’argent est l’histoire fascinante et totalement méconnue d'une femme indienne qui, près d’un siècle avant l’indépendance de l’Inde, mena la première grande révolte contre l’occupant britannique.

Vous avez écrit De la part de la princesse morte en 1987 et Les jardins de Badalpour en 1998. Et là, vous publiez Dans la ville d’or et d’argent. Pourquoi tant de temps s’est-il écoulé entre vos deux premiers romans qui avaient été si bien accueillis et celui-là ?

Mon premier livre m’a demandé quatre ans de travail, deux ans de documentation et deux ans d’écriture. J’ai besoin de temps pour écrire ; je suis perfectionniste, je vérifie les moindres détails. Je me souviens avoir passé un temps fou à rechercher la couleur des boutons des gardes du sultan, personne ne savait plus. Par ailleurs, j’ai besoin de m’isoler, de récréer tout un monde, de me construire une bulle. Si je m’interromps un seul jour, c’est quinze jours qu’il me faudra pour recréer ma bulle et reprendre l’écriture. Donc c’est un gros investissement. Et quand le livre sort enfin, il y a tout un travail de promotion qui est très prenant, avec des voyages dans pratiquement tous les pays où le livre a été traduit, donc quasiment 34 pays. Cela peut représenter plus d’un an de travail. Après, j’ai besoin de respirer, de vivre. Et il faut dire aussi qu’après un tel succès, on est pétrifié.
Puis j’ai eu le projet de faire un livre sur un prince tatar, Sultan-Galiev, représentant d’une version socialiste, voire communiste de l’islam, d’un islam progressiste. J’y ai passé deux ans, j’ai accumulé de la documentation, j’ai fait des voyages en Tatarstan. Mais j’ai abandonné ce projet. En réalité, il m’est tombé des mains, sans doute parce que j’avais encore la moitié du couteau dans l’estomac et qu’il fallait que je l’en sorte. Je me suis rendu compte que je ne pourrais plus écrire si je ne m’attaquais pas à mon histoire personnelle.

Et vous avez donc décidé de vous engager sur ce chemin plus personnel qui vous a menée jusqu’aux jardins de Badalpour.

La décision n’a pas été facile à prendre. Je n’avais pas envie d’aller sur ce terrain-là. J’avais le sentiment qu’une autobiographie, on l’écrit éventuellement quand on a 80 ans. Mais petit à petit a fait son chemin l’idée que la quête d’identité et la recherche de racines sont des préoccupations plus universelles que personnelles. Et j’ai été très soutenue, très encouragée par mon éditeur Claude Durand de chez Fayard. Je me suis donc engagée dans ce deuxième livre, et le chemin a été long et difficile car j’avais énormément de réticences qu’il me fallait vaincre et d’appréhensions à surmonter. Je me suis mise en danger ; c’est prendre un gros risque que de se lancer dans une telle aventure, d’aller si profondément en soi, d’explorer ainsi son terreau intérieur. C’était douloureux. Et j’estime que cela représente un grand acte d’humilité.
Mon premier livre est sans doute plus historique, plus chatoyant ; il fait rêver davantage. Mais le second est à la fois plus universel et plus profond. Et quand j’ai fini, je ne me suis pas sentie délivrée, je me suis sentie vidée.

Donc vous avez eu besoin d’un long temps de silence.

Silence relatif puisque j’ai été confrontée au problème de l’intifada en Palestine. Pendant des années, j’avais suivi le dossier du conflit au Proche-Orient en tant que journaliste au Nouvel Observateur. Tant de choses à côté de la plaque ont été dites sur ce dossier. Je me suis donc sentie coupable de ne rien faire. J’avais comme un devoir moral d’écrire sur ce sujet. Je savais que je prenais un risque et qu’on me le ferait payer, mais je n’avais sans doute pas mesuré que ce serait si fort et si violent, et que je continuerais si longtemps à en subir les conséquences. Je suis donc allée sur le terrain, à la rencontre des gens, adoptant ainsi une démarche de journaliste. Le Parfum de notre terre (Robert Laffont, 2003) est un livre d’écrivain journaliste que j’aime beaucoup. Il donne la parole aux gens et il montre que, s’il y a de la souffrance des deux côtés, il y en a infiniment plus du côté palestinien. C’est une réalité objective. Et si Israël respectait mieux les résolutions internationales, il y aurait beaucoup moins de souffrances.
Mon livre a été attaqué, j’ai été boycottée, et les effets de ce boycott se sont poursuivis jusqu’à présent puisque mon dernier livre n’a eu accès à aucun des grands médias, radios, télévisions ou presse nationale.

Venons-en donc à ce dernier livre. Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’écrire, de choisir ce personnage-là ?

Rien n’a jamais été écrit sur cette femme, Hazrat Mahal, héroïne de la révolte des cipayes (soldats indiens qui servaient dans les armées britanniques). Les Anglais ont raconté ce qu’ils appelaient la « mutinerie » de leur propre point de vue, mais rien au sujet de Hazrat Mahal et on les comprend : ils n’avaient pas envie de faire savoir qu’une femme les avait tenus en échec pendant deux ans ! Quant aux Indiens, pas mal de points d’interrogation subsistent. Pour eux, la grande héroïne de la révolte était une rani hindoue, la rani de Jhansi, qui ne s’est battue que six mois mais qui, il est vrai, est morte sur le champ de bataille, ce qui a dû enflammer les imaginations. Hazrat Mahal était musulmane, et les musulmans étaient mal vus en Inde après la partition entre l’Inde et le Pakistan. On les traitait comme la cinquième colonne du Pakistan et on n’avait sans doute pas envie de mettre en lumière une héroïne musulmane.

Pourtant, ce qui est passionnant dans votre récit, c’est la façon dont les hindous et les musulmans ont lutté ensemble, côte à côte, et dans une grande solidarité.

Mais oui, il y avait une coexistence incroyable dans tout le nord de l’Inde entre hindous et musulmans, et Lucknow était la ville où cette fusion avait trouvé son apogée, donnant naissance à un art de vivre d’un grand raffinement, à une harmonie dans l’architecture, la peinture, la musique ou la poésie à nulle autre pareille. La culture d’« or et d’argent », c’est cela, une culture baignée par le Gange, le fleuve sacré des hindous, et la Jumna, fleuve qui prend sa source dans les contrées peuplées majoritairement de musulmans. Et c’est pourquoi j’ai voulu raconter cette histoire. J’ai voulu raconter un autre islam. J’ai voulu montrer que les religions disaient la même chose par des chemins différents, et que lorsqu’elles s’entendaient, cela produisait des merveilles.
Les Anglais l’ont bien compris, eux qui ont décidé, après la révolte des cipayes, de diviser pour régner. Et le vice-roi anglais est allé jusqu’à écrire au gouverneur pour lui demander de faire publier des livres d’histoire, destinés aux écoles, dans lesquels on ferait le récit de massacres réciproques entre hindous et musulmans. J’ai vu les lettres où il écrivait cela, où il organisait cette politique massive de désinformation.

On sent en effet tout au long de votre livre cette volonté de donner un autre visage à l’islam, que ce soit sur la question du voile, du statut des femmes ou du racisme à l’égard des Noirs.

L’islam est défiguré par les extrémistes, qu’ils soient wahhabites, salafistes ou autres. J’ai toujours eu cette volonté, y compris dans mes livres précédents, de témoigner d’un autre islam, et je n’hésite pas à mettre dans la bouche de mon héroïne des versets du Coran pour appuyer mon propos. Je suis issue de diverses cultures, turque, indienne et française, et je souffre de l’incompréhension qui existe entre elles. J’essaie donc d’apporter ma petite pierre au rapprochement entre des mondes qui trop souvent s’affrontent. Je suis devenue journaliste pour cela, et je n’aurais jamais pu écrire sur la politique française, le sport ou la mode. Mon domaine, c’était les pays de la sphère musulmane et du sous-continent indien, et je voulais expliquer aux Français des choses auxquelles ils ne comprenaient rien.

Et aujourd’hui, vous sentez-vous plutôt turque ? Indienne ? Française ? Les trois à la fois ?

Pendant longtemps, peut-être jusqu’à l’âge de trente ans, jusqu’au moment où je me suis mise à écrire, j’étais très en révolte contre la France. J’estimais qu’on m’avait tenue loin de mes racines contre mon gré, qu’on m’avait élevée comme une chrétienne pour m’éloigner de mon père qui était musulman. On m’a menti parce qu’il ne fallait pas que j’aille le retrouver ; il ne fallait pas que cette adorable petite princesse aille retrouver son père musulman, ce qui était une abomination. Quand le temps de la révolte est passé, j’ai voulu expliquer. J’avais découvert ma famille, tous ces gens formidables qui la composent, et je voulais montrer l’autre côté de l’islam. Aujourd’hui, cela paraît une goutte d’eau contre le torrent, et c’est désespérant.
Je n’écris pas par amour du beau style, même si je suis, bien entendu, très attachée à la qualité de l’écriture et à sa beauté ; le prix de l’Académie française que j’ai reçu en est la reconnaissance. J’écris pour faire passer des idées. Et si j’ai fait de cette femme mon héroïne, c’est moins en raison de son destin extraordinaire que pour montrer deux ou trois choses : que l’harmonie est possible entre communautés religieuses ; que le vrai islam est un islam ouvert et modéré ; que le statut des femmes n’a pas toujours été celui que l’extension actuelle du niqab laisse imaginer ; et qu’enfin, il est impossible d’exporter les valeurs d’un peuple vers un autre par la force. C’est ce qu’ont voulu faire les Anglais, et c’est ce que font les Américains aujourd’hui. Ce qui se passe en Afghanistan est pure folie. La société afghane est féodale et tribale, elle vit dans une sorte de Moyen Âge. Elle va évoluer à son rythme, lentement mais sûrement. En revanche, si on force son évolution par les armes et la violence, si on veut lui imposer des valeurs venues de l’extérieur, elle va se braquer et l’extrémisme va se renforcer. Ce qui se passe en Irak aussi est une honte. C’est un pays dans lequel il y avait des femmes ministres, qui est aujourd’hui plongé dans le chaos et se dirige sans doute vers une partition. La morgue occidentale, tout comme le racisme, sont fondés sur l’ignorance de la culture de l’autre.


On savait en effet que la colonisation avait été terrible, mais vous racontez là des choses terrifiantes.

Vous faites référence à cette pratique anglaise qui consistait à attacher les corps des prisonniers aux canons puis à les faire exploser en mille morceaux pour qu’il soit impossible de leur donner une sépulture et que leur âme ne trouve jamais le repos ? Ou encore à entourer les corps de peaux de vaches ou de porcs, selon qu’ils étaient hindous ou musulmans, afin de les souiller à jamais ? Les Anglais terrorisaient les cipayes par de telles pratiques, alors que leur courage au combat était sans faille. Par la suite, dans la deuxième moitié de la colonisation, les Anglais ont laissé les populations vivre à leur manière et ont cessé de vouloir les transformer à leur image, car un des moteurs de la révolte des cipayes était précisément ce refus d’adhérer aux valeurs occidentales. Les colons français voulaient introduire chez les peuples qu’ils dominaient leurs idéaux et leurs valeurs, leur apporter la bonne parole ; tandis que les Anglais les ont laissés vivre comme ils l’entendaient, mais cela parce qu’ils les méprisaient. Ils ont donc abandonné leur volonté de les christianiser, de les civiliser, de les transformer à leur image, et ils leur ont accordé davantage de liberté. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, si la colonisation reste dure sur le plan économique avec le pillage des richesses de l’Inde et la destruction de ses savoir-faire, elle est plus douce sur le plan des modes de vie.


Votre roman est historique et pourtant, par moments, on peut y déceler des passages indirectement autobiographiques, par exemple lorsque vous évoquez le lien de Hazrat Mahal à l’écriture, ou lorsque vous écrivez que « le malheur peut aussi être un cadeau si on sait le considérer non comme un état mais comme une étape ».

On écrit toujours à partir de soi. Si les choses ne passent pas par les entrailles, on fait de mauvais livres. Les personnages, qu’ils soient fictifs ou historiques, il faut se les réapproprier, il faut les recréer. Et Hazrat Mahal, je l’ai récréée, non seulement vraisemblable mais vraie. Les écrivains qui disent que l’écriture est amusante ou facile mentent ou font n’importe quoi. Le processus d’écriture représente un énorme investissement, un travail très important et qui peut même parfois mettre l’écrivain en danger, comme cela a été le cas pour moi pendant l’écriture de mon premier roman.

Finalement, à travers chacun de vos livres, vous semblez explorer une dimension nouvelle de votre identité.

J’ai été longuement engagée dans cette quête des origines qui m’a d’abord conduite en Inde où j’ai essayé de vivre pendant un temps. Mais j’en suis repartie parce que je me sentais trop occidentale pour y être vraiment à mon aise. Par la suite, j’ai renoué avec mes origines turques et j’ai vécu en Turquie. Mais la barrière de la langue a fait que, quelle que soit ma proximité à la Turquie, je sentais bien que je ne pouvais être heureuse qu’en France. Aujourd’hui, je pense que mon pays c’est quand même avant tout ma langue. Et que l’identité, ce n’est pas le pays, ce n’est pas la religion, ce n’est même pas la famille. C’est le partage de valeurs essentielles avec des personnes, et celles-ci peuvent être japonaises ou africaines, cela n’y change rien.

 
 
© John Foley / Opale
« Mon pays c’est ma langue. L’identité, n’est ni le pays, ni la religion, ni même la famille. C’est le partage de valeurs essentielles avec des personnes »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dans la ville d'or et d'argent de Kenizé Mourad, Robert Laffont, 397 p.
 
2017-09 / NUMÉRO 135