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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Vassilis Alexakis : « Les langues sont pour moi des personnages »
Né à Athènes en 1943 – mais il se plaît à revendiquer Santorin, où il passait ses vacances enfant, comme son véritable lieu de naissance –, Vassilis Alexakis est un écrivain gréco-français, auteur d’une importante œuvre romanesque dans laquelle il interroge le monothéisme, l'opposition entre la religion et la philosophie, l'origine des langues et leur destin parfois tragique.

Par Georgia Makhlouf
2010 - 12
Vassilis Alexakis arrive en France à 17 ans, à l’époque de la dictature militaire. Il étudie le journalisme à Lille et exerce cette profession à la radio et dans la presse écrite, notamment au Monde pendant de nombreuses années. Il est également dessinateur humoristique et auteur de pièces radiophoniques. Au sein de son œuvre, on peut citer Contrôle d’identité (1985) et Paris-Athènes (1989), tous deux publiés au Seuil puis repris chez Fayard/Stock qui publiera le reste de son œuvre. Il obtient le prix Médicis en 1995 pour La Langue maternelle et le Grand prix de l’Académie française en 2007 pour Ap. J.C. Son dernier roman, Le premier mot, vient de paraître.

Vos trois premiers livres ont été écrits en français. Puis il y a eu un virage avec Talgo, le premier livre que vous écrivez en grec. Vous dites que vous avez souhaité faire la preuve qu’en passant d’une langue à l’autre, vous ne trahissiez aucune des deux langues et qu’aucune d’elles ne vous trahissait. Pouvez-vous revenir là-dessus, et sur les rapports que vous entretenez à ces deux langues ?

Je suis venu en France à l’époque de la dictature des colonels, et c’était une époque où je ne pouvais rien faire en Grèce ni rien publier. J’ai fait des études de journalisme à Lille et j’ai commencé à travailler comme journaliste. Naturellement, j’ai écrit mes premiers livres en français puisque je vivais et travaillais en français. Les choses en sont restées là jusqu’en 1974, au moment de la chute de la dictature. J’ai alors fait le constat que la Grèce était absente de mes livres et qu’il me fallait reprendre contact avec mon pays et avec ma langue maternelle afin de dire des choses différentes, que je n’avais pas abordées jusque-là. Il me fallait également aller voir comment j’écrirais en grec, trouver ma voix dans cette langue. J’ai donc écrit Talgo, une histoire d’amour racontée du point de vue d’une femme grecque. En revenant à ma langue maternelle, je me suis déguisé en femme ; c’est une chose curieuse, mais c’est ainsi que ça s’est fait.
Depuis cette époque, j’écris mes livres deux fois. Je commence par la version qui correspond à mes personnages, à leur identité et à la géographie du roman. Puis je traduis cette version dans la deuxième langue, mais cette traduction est en réalité un enrichissement, un re-travail du texte original. Je reporte ensuite ces changements dans la version de départ. Il y a donc trois étapes avant publication pour chacun de mes livres.
J’ai traversé des moments difficiles, avec l’impression de trahir la Grèce et ma mémoire. Ces hésitations et ces doutes m’ont conduit à écrire un texte autobiographique Paris Athènes, afin de voir clair en moi, de comprendre qui j’étais et de savoir si je devais choisir une langue ou un pays. Au terme de ce processus d’écriture, j’ai compris que je devais assumer mes deux identités, mes deux langues. Finalement, cette double appartenance est source de fatigue, mais elle est aussi une chance.

Parlant d’identité française, vous avez souligné que celle-ci était le produit d’un dialogue avec le monde qui a commencé il y a bien longtemps, bien avant la naissance de la France, et qui est aussi ancien que le mot dialogue lui-même. L’attachement que vous avez eu pour ce pays, dites-vous, était dû en partie à des Français d’origine étrangère dont vous vous êtes senti proche : Van Gogh, Dali, Ionesco et d’autres. Vous portez donc un regard critique sur la politique actuelle de la France pour ce qui a trait à ces questions ?

Ces questions d’identité constituent un faux problème. Ce peut être amusant d’y réfléchir, mais il ne faut surtout pas chercher de réponses car les réponses sont toujours désastreuses. On ne peut pas définir une identité, car l’identité est ce qu’il y a de plus complexe au monde et tout essai de définition est illusoire. Les deux tiers des Français ont des origines étrangères. Les langues ne sont pas le produit d’un pays. Le français n’est pas le produit de la France ni des Français. C’est le produit d’une centaine de langues. Déjà au départ, il s’agit d’une langue latine, donc étrangère. Le français a emprunté énormément au grec, à l’italien, au germanique, à l’arabe, à l’anglais. Penser la langue comme la propriété des personnes qui la pratiquent est une illusion suspecte promue par les politiques. La même chose est vraie du grec qui a beaucoup pris au phénicien, au pélagien et à d’autres langues encore. La moitié des dieux de l’Olympe portent des noms étrangers qui sont incompréhensibles pour les Grecs. La réflexion aboutit toujours à constater que chaque peuple doit énormément à d’autres peuples ; elle ne peut donc déboucher que sur le dialogue et l’ouverture, et c’est là la seule définition possible de l’identité.

Au cœur de votre précédent livre Ap J.C. se trouve une réflexion sur l’opposition entre la philosophie et la théologie. Vous y affirmez que c’est l’essence même du monothéisme d’être fanatique alors que le polythéisme n’est pas porteur de totalitarisme. Affirmations radicales qui ne peuvent manquer d’émouvoir, en particulier dans un pays comme le Liban dont l’histoire ancienne et récente est marquée par le pouvoir de communautés religieuses.

Mais en Grèce aussi le pouvoir religieux est très important. L’église dépend du ministère de l’Éducation nationale, ce qui veut dire qu’en retour, l’Éducation nationale dépend de l’église.
Nous avons en Grèce un réel problème de pesanteur religieuse. Il n’y avait en revanche aucun fanatisme religieux chez les Grecs anciens ou chez les Romains. Il y avait même à Athènes un temple réservé aux dieux inconnus, qui intéressait les étrangers ou ceux qui ne trouvaient pas leur compte avec les dieux du panthéon grec. Aucune tentative d’imposer leurs dieux à qui que ce soit n’a été observée chez les Grecs. Ils n’avaient pas de texte sacré, le monde n’était pas perçu comme une création de Zeus, il n’y avait pas de Dieu unique mais un collège de dieux au demeurant souvent en conflit les uns avec les autres et manifestant des traits de caractère très humains. On est à l’opposé des dogmes suscités par le monothéisme. Le monothéisme suppose un pouvoir unique que les religieux ont tendance à reproduire sur terre. C’est bien le monothéisme qui a introduit le fanatisme : les premiers chrétiens cassaient les statues ; ce sont eux qui ont demandé l’interdiction des arts et du théâtre. Il y a eu des massacres à l’encontre de ceux qui continuaient à adorer les anciens dieux et la crucifixion a été pratiquée à grande échelle par les chrétiens. L’Occident qui a subi l’influence de l’église a gommé la terreur du christianisme. Dans les films américains, on voit des chrétiens persécutés par les Romains, livrés aux lions dans les arènes. Cela a existé, mais c’était extrêmement rare. Les persécutés, ce sont les païens et non les chrétiens. Les Romains étaient hostiles au christianisme pour des raisons politiques, parce que les chrétiens semaient des troubles. Après la chute de Rome, des massacres à grande échelle ont été perpétrés par les chrétiens.
Les religieux sont forcément des fanatiques – ceux des religions monothéistes, j’entends. Ils sont convaincus de posséder une vérité supérieure, ils prétendent agir au nom de Dieu. Ils font donc ce qu’ils veulent au nom de cette vérité supérieure ; ils reviennent toujours à un livre sacré qui détiendrait toutes les réponses. Ils ne sont pas des hommes de dialogue.

Cette opposition entre la religion et la philosophie a donc fortement marqué l’histoire de la Grèce.

Mais oui. À partir du moment où le christianisme s’est diffusé en Grèce, les écoles de philosophie ont été fermées. Et cela n’a pas eu lieu dans n’importe quel pays mais dans un pays qui avait une gigantesque tradition philosophique ! C’est donc une énormité qui a été commise. Les derniers philosophes de l’école de Platon ont dû se réfugier en Iran, d’autres ont trouvé refuge au Moyen-Orient. On doit beaucoup aux Arabes. Car se sont eux qui ont traduit, et réintroduit en Europe via la conquête de l’Espagne, les textes philosophiques grecs et notamment ceux d’Aristote. Les Arabes ont donc accueilli ces philosophes et sauvé leurs textes.

Vous évoquez dans Ap.J.C. une véritable destruction de l’Antiquité par le christianisme.

Il y a eu en effet une volonté d’éliminer totalement toute trace de la civilisation antique. L’Acropole n’a été sauvée que parce qu’elle a été transformée en église. Dans les îles, il ne reste plus rien, plus aucun temple. Les vestiges qui subsistent ne doivent pas masquer la vérité. C’est ce qui explique aussi que les statues grecques antiques n’aient jamais de sexe : les moines s’employaient à les briser avec des marteaux.
L’église substitue une révélation à la réflexion, elle est une négation de la réflexion : il ne s’agit plus que d’obéir à des textes sacrés et à des tables de lois. On passe ainsi d’un monde de réflexion libre à un monde de soumission stricte.

Venons-en à votre dernier livre. D’où vous est venue cette envie de réfléchir au « premier mot », à l’origine des langues ?

Il faut voir les choses autrement. Ce qui me passionne, c’est le roman, pas les langues. Mais peut-être est-ce parce que j’ai changé de langue, parce que j’en ai appris une nouvelle, le sango, langue de la République centrafricaine, parce que j’en utilise plusieurs, toujours est-il que pour moi, les langues sont en même temps des personnages. C’est vrai pour La Langue maternelle où mon personnage est la langue grecque ou pour Les Mots étrangers où le sango devient mon personnage. Ici, j’ai voulu embrasser le plus grand nombre possible de langues et remonter le cours de leur évolution. Il y a en réalité un double mouvement dans le livre, celui qui part du présent pour remonter vers la, ou les langue(s) des origines ; et celui qui, à partir d’un passé très reculé, avance dans le temps jusqu’au moment où les groupes humains ont vraisemblablement commencé à parler. Dans ce domaine de recherche, on en est réduit aux hypothèses, et si pour un scientifique, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit, en revanche pour un romancier, toute cette matière est très utile, et je m’en suis emparé avec beaucoup de liberté. Cela dit, ce qui est intéressant ici, c’est que cette tentative de retrouver le premier mot est associée à un drame. Le sujet de mon livre, c’est la mort d’un frère racontée par sa sœur. C’est parce que le frère exprime le désir de savoir quel est ce premier mot que sa sœur se lance dans cette recherche, ce qui est une façon de le maintenir en vie. Le sujet du livre, c’est la quête de cette femme ; il s’agit donc d’un équilibre entre une trame romanesque et un sujet plus savant qui s’entrecroisent.
Et ce qui sous-tend le récit, cette quête qui permet de se souvenir d’un mort et de le maintenir en vie, correspond exactement à l’une des hypothèses plausibles quant à l’origine du langage, à savoir que les premiers hommes auraient parlé pour se souvenir d’une personne remarquable, pour évoquer un absent.


Une autre interrogation court dans le livre qui a trait à la durée de vie des mots et des langues.

Chacun de nous peut observer au cours de sa vie les changements qui affectent sa langue, changements qui souvent suscitent l’hostilité des personnes âgées, et cela dans tous les pays. Si, au cours de cinquante ans, ces changements sont si sensibles, à plus forte raison au bout de cent ou de mille ans ! En raison des contacts entre les langues, des évolutions scientifiques, des bouleversements qui affectent les modes de vie, les langues changent ; on peut même dire qu’elles enregistreraient les changements à la manière de sismographes. De tout cela il faut se réjouir et non le déplorer.

Et pourtant revient souvent le thème de la menace qui pèse sur les langues. Certains changements seraient donc dangereux ?

Ce qui est dangereux, c’est la volonté hégémonique de plusieurs États pour imposer des langues majoritaires et éliminer les langues minoritaires. En France, on a voulu faire disparaître toutes les langues régionales avec des résultats désastreux. La Belgique paie le prix de l’arrogance des Wallons à l’encontre des Flamands ; en Chine, toutes les langues autres que le mandarin sont menacées. Il y a donc bien une guerre contre les langues. Les langues ne se porteraient pas si mal si on les laissait livrées à elles-mêmes. Mais les politiques des États cherchent à les éliminer. Il existe à l’heure actuelle six mille langues dans le monde dont la moitié pourrait disparaître d’ici à un siècle. Ces langues sont des biens de l’humanité, chacune est une façon de penser. Étouffer les langues est comme une gigantesque censure, une lutte contre la liberté de s’exprimer. Le rôle de l’Unesco serait de sauver ces langues. La langue unique ne garantirait aucune fraternité, comme cherchent à nous le faire croire les États. L’humanité n’est pas faite pour s’exprimer d’une seule voix.



 
 
© Marielle Pteroudis
 
BIBLIOGRAPHIE
Le premier mot de Vassilis Alexakis, éditions Stock 2010, 464 p.
 
2018-11 / NUMÉRO 149