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2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Beau livre
L’art du livre ambulant


Par Charif MAJDALANI
2010 - 01
Houda Kassatly a déjà à son actif plusieurs livres qui ont fait date. On se souvient notamment de Terres de Békaa, l’aménagement de l’habitat sur le haut plateau libanais, en 2000 et, antérieurement, en 1998, le magnifique De pierres et de couleurs, vie et mort des demeures du vieux Beyrouth, publié aux éditions Layali par Samir Kassir, dont on oublie trop souvent le remarquable travail d’éditeur. Chacun de ces ouvrages aura nécessité des années et des années de labeur, de collectes de données, d’exploration du terrain, de campagnes photographiques et de rédaction de textes. Le dernier en date ne fait pas exception à la règle, d’autant que son sujet singulier aura nécessité encore plus de pugnacité, de perspicacité et de volonté de la part de son auteur.

La genèse de l’ouvrage est relativement facile à faire. En 1996, Houda Kassatly publie un long article sur le sujet des camions peints, qui porte déjà en germe tous les éléments de l’ouvrage à venir et avec lequel Kassatly croit avoir dit et montré l’essentiel. Mais Samir Kassir l’encourage à aller plus loin, ce qu’elle fait, malgré ses doutes initiaux sur la durabilité de ce phénomène de décoration des véhicules de transport public. Tout en s’occupant à d’autres projets, publiant entre-temps son livre sur les vieilles demeures, menant son long travail sur les maisons de terre de la Békaa, Houda Kassatly engrangeait les photos de camions au cours de ses déplacements nombreux sur les routes du Liban, poursuivant des poids lourds, s’éloignant parfois de ses itinéraires à la recherche d’un Van décoré ou d’un Truck aux calligraphies inédites, nouant relations avec les chauffeurs puis avec les artisans peintres eux-mêmes, et tissant ainsi la réflexion sur l’historique de cette pratique de décoration des véhicules. Quatorze ans après la première ébauche, le résultat est enfin là, dans ce très beau livre, riche, documenté, somptueusement illustré et superbement mis en page.

Les camions peints du Liban d’aujour-d’hui se présente donc comme une étude anthropologique du phénomène des véhicules décorés et comme un répertoire, le plus exhaustif possible, des divers « textes » et motifs qui constituent le corpus des peintures. Même si elle reconnaît que les camions décorés du Liban ne sont rien comparés aux véritables enluminures roulantes que sont les poids lourds sillonnant les montagnes de l’Afghanistan ou du Pakistan, d’Amérique centrale ou des Andes, voire même ceux de Syrie ou des autres pays arabes, Houda Kassatly montre quand même que la richesse du « patrimoine national » dans ce domaine est loin d’être négligeable. Historiquement, elle fait remonter le phénomène de décoration des véhicules de transport au Liban au début des années soixante-dix. Analysant ensuite cette pratique à partir de certains présupposés anthropologiques, mais surtout en interprétant le corpus des inscriptions et calligraphies, elle montre combien le camion où elles sont peintes est dans l’esprit du routier toujours assimilable à une monture à la manière ancienne, cheval ou chameau. Décorés comme l’étaient ces derniers, fierté de leurs propriétaires, les camions le sont ainsi en particulier d’éléments prophylactiques, inscriptions ou objets divers – verroterie bleue, main de Fatima ou chaussures d’enfants. Poussant plus loin la réflexion sur le rapport du routier et de son destrier motorisée, Kassatly le rapproche du rapport que l’on a avec sa maison, certaines des pratiques entourant par exemple l’acquisition d’un camion se rapprochant considérablement des rites de célébration d’une nouvelle demeure où l’on va s’installer, rites durant lesquels sont sacrifiées des bêtes et utilisés force pâtes à pain et autres éléments propitiatoires dont, à l’instar des maisons, sont entourées les cabines des poids lourds où le routier passera une part non négligeable de ces journées.

Monture ou véritable demeure, il n’est plus étonnant après ça que le camion devienne l’objet de tous les soins de son propriétaire ou de son conducteur qui va travailler à le décorer. Sur ce décor, parfois naïvement figuratif mais le plus souvent savamment calligraphié, Houda Kassatly s’est donc minutieusement penchée et divise l’immense corpus qu’elle a ainsi glané au cours des années en plusieurs thèmes qui reproduisent les diverses préoccupations des camionneurs et que ceux-ci arborent sur leurs véhicules comme sur des livres ambulants. Kassatly répertorie ainsi les inscriptions prophylactiques, les sentences religieuses, la belle familiarité dans la manière de nommer son camion comme on le ferait d’un cheval, les conseils donnés, les défis, les dictons et les proverbes, les fragments de poèmes, les extraits de chansons à la mode, mais aussi les sentiments filiaux ou amoureux, les élans patriotiques et les éloges à la beauté dont on ne sait jamais s’ils s’adressent au camion ou à une éventuelle fiancée. Regroupés, traduits et analysés, les éléments de ce corpus peuvent aller des phrases les plus simples et les plus convenues à de véritables trouvailles au lyrisme puissant en passant par les recherches rythmiques ou les détournements de vers célèbres. C’est d’ailleurs par ces trouvailles que les inscriptions sur les camions se muent en art poétique, art de la formule, de la tournure, de l’humour, bref en véritable art populaire dans son sens le plus plein.
Art poétique ou oratoire, la décoration des camions est pourtant et avant tout un art de la calligraphie, de la mise en place (pour ne pas parler de mise en page) des sentences et des dictons, un art de la scénographie des mots sur l’espace de la carrosserie et leur répartition sur des plages de couleurs toujours vives et flamboyantes. Afin de mieux rendre compte de l’histoire de cette pratique et ses diverses techniques, Kassatly consacre d’ailleurs un précieux chapitre aux artisans de ces mises en peinture et fait le portrait de quatre des plus importants peintres de camions au Liban, qu’elle nous montre à l’œuvre à chaque étape de leur labeur. Mais ce sont surtout les photos des innombrables variations calligraphiques ou iconiques, déployées sous nos yeux tout le long du livre, qui mettent en évidence la richesse de cet art singulier, ses originalités, les innovations qu’il autorise et les mille et une manières par lesquelles les peintres font chatoyer, vivre et parler les plus gros engins aussi bien que les plus petits bus. Pour exalter leur travail, que l’on aurait tendance à considérer sans réelle valeur, art éphémère et dénué d’intérêt, Houda Kassatly met tout son talent à en reproduire une quantité de superbes exemples, hissant ce singulier tatouage sur métal au niveau de l’art de la mosaïque, de la peinture sur faïence ou de l’enluminure, aidée en cela pour son livre par un remarquable travail éditorial, un tirage photographique d’une qualité rare et une mise en page de très grande beauté.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Les camions peints du Liban d’aujourd’hui de Houda Kassatly, Terre du Liban, 2009, 334 p.
 
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