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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Théâtre
Alexandra Badea : réparer la tristesse


Par Georgia Makhlouf
2018 - 11
Alexandra Badea est une auteure, metteure en scène et réalisatrice dont les pièces sont traduites en allemand, en anglais, en portugais et régulièrement montées par elle-même mais également par d'autres metteurs en scène. Elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le Grand Prix de littérature dramatique 2013 pour sa pièce Pulvérisés. Son premier roman Zone d'amour prioritaire, paru en 2014, a fait l'objet d'une adaptation et d'une représentation au Festival d'Avignon. Elle a été nommée Chevalier des arts et des lettres en 2016. Ses livres sont tous publiés chez L’Arche éditeur. Elle est actuellement artiste associée au Théâtre de la Colline auprès de Wajdi Mouawad. C’est dire si pour elle, son séjour à Beyrouth, où elle animera un atelier d’écriture théâtrale, a du sens.

Vous êtes en ce moment artiste en compagnonnage au théâtre de la Colline. Comment la rencontre avec Wajdi Mouawad s’est-elle faite ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?
Il y a eu un de mes textes, À la trace, que la metteure en scène Anne Théron a souhaité mettre en scène en mai dernier à la Colline. Wajdi Mouawad l’a lu et il a voulu me rencontrer. Il savait que j’étais aussi metteure en scène et il m’a demandé pourquoi je ne montais plus mes propres textes. Je lui ai dit que le plateau me manquait et que je voulais reprendre ce travail, mais j’avais peur que la recherche de financements prenne trop de mon temps d’écriture. On a beaucoup échangé, je lui ai parlé de mes désirs de théâtre et il m’a proposé de produire ma prochaine création au Petit Théâtre de la Colline. Je pense qu’on a en commun l’intérêt pour les lieux où le politique détruit l’intime, le besoin de parler de ce qui nous semble nécessaire et urgent, la recherche d’une poétique aussi, d’un espace imaginaire. Et sans doute aussi le besoin d’une réconciliation avec le passé. 

Diriez-vous que le théâtre de la Colline a une spécificité dans le paysage théâtral français ou parisien ?
C’est le seul théâtre national dédié aux écritures contemporaines. Pendant une période, cette mission a été un peu diluée mais aujourd’hui elle reprend tout son sens. Je pense aussi que depuis l’arrivée de Wajdi Mouawad c’est un théâtre qui questionne beaucoup la place du public, et le sens même du théâtre public. En deux ans les spectateurs ont changé, les gens de la salle ressemblent plus aux passants de la place Gambetta. Pendant le mois où on a joué Points de non-retour (Thiaroye), chaque soir on avait des jeunes qui venaient pour la première fois au théâtre et ça, ça nous portait énormément. 

Vos personnages, dans vos dernières créations, sont souvent en recherche d'identité. Leur mémoire est trouée. Ils cherchent à combler ces trous. Pourquoi ce motif revient-il si souvent dans votre travail ?
Je ne sais pas, je ne pourrais pas l’analyser, c’est un cycle. J’ose enfin aller plus loin dans les profondeurs de l’intime. Ça vient aussi des thématiques qui m’intéressent en ce moment. Je me suis plongée dans les blessures de l’Histoire et dans ces blessures il y a beaucoup de destins brisés, d’êtres abîmés, d’amours détruites, de familles séparées. Je rencontre beaucoup de gens avec des histoires de ce genre, je sens la tristesse dans leurs regards et aussi le besoin de comprendre, de chercher ce qui se trouve à l’origine de cette tristesse, de réparer tout ça. 

Vous écrivez beaucoup pour le théâtre, mais vous avez aussi écrit un roman. Et dans une de vos créations récentes, vous aviez fait le pari d'écrire en direct, sur scène. Comment ces différents modes d'écriture se ressemblent et se différentient-ils ?
Le roman est une plongée au fond de l’océan qui peut prendre plusieurs années. Dans cette écriture je me sens plus libre. C’est une écriture en tête-à-tête avec un seul lecteur. On parle à une seule personne et on peut prendre le temps de tout lui dire. Savoir que cette personne peut fermer le livre à n’importe quel moment donne une grande liberté. Au théâtre je me sens beaucoup plus responsable. J’ai cette obsession de dégager l’écoute, de concentrer l’attention du spectateur, de dire l’essentiel, de ne pas lui prendre deux heures de sa vie pour rien. C’est une écriture plus nerveuse, plus rythmée, plus conflictuelle. Injecter de l’écriture en direct va dans ce sens-là. J’avais envie de pouvoir changer de rythme et de pensée à n’importe quel moment, de concilier quelque part l’écriture théâtrale avec l’écriture poétique ou romanesque. J’avais aussi envie de montrer qui parle et d’où on parle. C’est une Européenne qui est née loin de la France qui écrit cette fiction. Et ça reste une fiction qui se construit au présent sous le regard des spectateurs, même si elle part d’un événement historique. Je ne parle pas au nom de quelqu’un d’autre, c’est mon imaginaire qui parle et cet imaginaire est nourri par ma propre histoire. 

Vous allez animer un atelier d’écriture organisé par l’association Kitabat. Quelle est votre philosophie d’animation ? Quels objectifs assignez-vous à ce type de démarche ?
J’ai envie de déclencher la parole, le débat, de faire prendre conscience aux participants de ce qu’ils ont vraiment envie d’écrire. Ce qui leur est vraiment indispensable d’exprimer. J’ai envie qu’ils trouvent leur propre forme, leurs propres instruments, leur propre manière de travailler. On va beaucoup parler de dramaturgie, de construction, de ce qu’on décide de raconter et comment on le fait. Écrire ce n’est pas si difficile, ce qui prend plus de temps c’est la réflexion préalable, la documentation, l’articulation de l’histoire et des personnages. Il n’y a pas un ensemble de règles unique, chacun doit se construire ses propres règles à l’intérieur de son dispositif d’écriture.

C’est votre premier séjour à Beyrouth : des craintes ? Des désirs particuliers ?
J’ai envie de rencontrer des gens, d’écouter leurs histoires, de voir comment les artistes libanais créent, d’échanger avec eux, de pouvoir flâner dans les rues, de me laisser surprendre. J’ai surtout peur que le temps soit trop court pour faire tout ce dont j’ai envie. 



Alexandra Badea au Salon :
Débat « Écrire et faire écrire pour le théâtre », le 11 novembre à 17h30 (salle 2 – Aimé Césaire).

 
 
D.R.
 
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