FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Rencontre
Philippe Delerm : « Dire le monde tel qu’il est. »


Par Jean-Claude Perrier
2019 - 09
Né en 1950 à Auvers-sur-Oise, en région parisienne, Philippe Delerm a fait sa vie en Normandie, avec les siens, sa femme Martine, illustratrice et photographe, avec qui il a co-écrit plusieurs livres, et leur fils Vincent, auteur-compositeur-interprète, l’une des stars de la « nouvelle chanson française ». « Maintenant, s’amuse l’écrivain, on me demande souvent : “Vous êtes le père de Vincent Delerm ?” » C’est là qu’il a effectué toute sa carrière d’enseignant, à laquelle il n’a jamais renoncé, même après être devenu riche et célèbre. Ce non-parisianisme assumé, cette proximité avec le pays réel et la vraie vie, Delerm les revendique. Ils ont forgé sa vision du monde et ont sans doute contribué à sa popularité. Peu d’auteurs sont moins germanopratins que lui, moins répandus dans les médias, les salons du livre, l’autopromotion. Et pourtant, depuis 1997 et La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, devenu un long-seller culte, Philippe Delerm est une star, qui a su se constituer un public nombreux et fidèle : chacun de ses livres se vend au moins à 100 000 exemplaires, sans compter les poches et les clubs. Considéré comme le maître de la forme courte, il excelle à observer, décrire et analyser les traits de chacun d’entre nous, saisis dans notre quotidien le plus instantané, sans cruauté mais sans indulgence non plus. Certains critiques snobs et un tantinet condescendants ont voulu voir en lui, de façon superficielle, ne retenant de ses livres que la bienveillance, le goût du bonheur ou un certain hédonisme, un type un peu nunuche, post baba-cool, précurseur du courant feelgood. Contresens absolu. Lui se dit moins gentil et moins modeste qu’il n’y paraît, se reconnaît plutôt des affinités avec La Fontaine, La Bruyère, Jules Renard ou Paul Léautaud, qui n’étaient pas des tendres, et affiche l’ambition, à travers ses textes, de « dire le monde tel qu’il est, de montrer notre époque et ses travers » et, par là, considérant qu’il y a « un éternel humain », d’atteindre à l’universel. Ce pourquoi chacun d’entre nous, lisant Delerm, se reconnaît dans ses personnages, dans leurs pensées, leurs attitudes, leurs gestes. Ce sont ces « gestes qui nous disent », justement, à quoi il s’est attaché dans son nouveau recueil, L’Extase du selfie, quarante-sept petits bijoux de finesse et de subtilité qui constituent son trente-huitième livre en solo depuis 1983. Pour L’Orient littéraire, cet auteur discret a accepté de se raconter, de revenir sur son parcours hors du commun, d’expliquer sa démarche créatrice, non sans humour. 

Comment se porte La Première Gorgée de bière ?

Philippe Delerm. On ne peut mieux ! Depuis sa parution chez L’Arpenteur/Gallimard en 1997, le livre s’est vendu à 1,2 million d’exemplaires en grand format, plus 300 000 en clubs. Il est traduit dans près d’une quarantaine de langues – mais pas en arabe. Il a été n°1 en Allemagne, en Espagne, en Italie. Et il n’est toujours pas en collection de poche, parce qu’il s’en vend encore 15 000 exemplaires chaque année en grand format. Ce qui est tout à fait incroyable. Pourvu que ça dure ! On pourrait penser que tous ceux qu’il intéresse l’ont déjà acheté, eh bien non. Il y a encore des lecteurs qui le découvrent, et le conservent dans leur bibliothèque. Contrairement à d’autres livres de moi, le grand amateur de brocantes que je suis ne l’a jamais trouvé dans aucun vide-grenier. 

C’est ce qu’on appelle un livre-culte ?

En tout cas, c’est la pierre philosophale qui a changé ma vie, qui m’a installé en tant qu’écrivain, et qui a fait réexister tous les livres que j’avais publiés avant.

La Première Gorgée de bière n’était donc pas votre coup d’essai.

Oh non ! Mon premier livre s’appelait La Cinquième Saison, publié en 1983 par Jean-Paul Bertrand aux éditions du Rocher, après dix ans d’envois infructueux à tous les éditeurs de Paris. Bertrand, lui, m’avait dit : « Un jour, vous serez écrivain ! » Et il a publié dix autres de mes livres, des succès d’estime qui se sont vendus au maximum entre 1000 et 2000 exemplaires. Mais c’était déjà important pour moi d’être édité. Ensuite, il y a eu La Première Gorgée de bière, les lecteurs sont venus, et mes onze premiers livres ont été réédités par Le Rocher, avec succès. Ce qui n’était que justice vis-à-vis de mon premier éditeur.

 
La Cinquième Saison, c’était déjà un recueil de « textes courts » ?

C’était un roman, inspiré de la forêt normande du Bec-Hellouin, autour de la célèbre abbaye, située non loin de chez moi. Un livre mélancolique dans le ton, dont chaque chapitre était presque un poème en prose. Quelque chose de très poétique, ce qui n’est pas très commercial !

Comment est née La Première Gorgée de bière ?

À l’origine, c’étaient des textes parus dans la « nrf », alors dirigée par le poète Jacques Réda puis l’écrivain Bertrand Visage, chez Gallimard. C’est Réda, d’ailleurs, qui avait parlé de moi à Gérard Bourgadier, alors directeur de la collection « L’Arpenteur », lequel a décidé de les publier en recueil. C’est ainsi que j’ai été principalement auteur chez Gallimard et au Mercure de France, avec quelques excursions ici ou là, et quelques livres donnés au Rocher en gage de gratitude, jusqu’à ce que je signe un contrat d’exclusivité avec le Seuil, en 2012.

La critique a du mal à définir le genre littéraire que vous pratiquez. Votre éditeur parle d’« instantanés littéraires », on vous accole souvent l’épithète « minimaliste », vous avez tenté de créer l’école des « moins que rien » avec quelques autres auteurs… Qu’en pensez-vous ?

« Instantanés littéraires » ne dit pas exactement ce que je fais. Ce n’est pas très satisfaisant. Pas plus que le prétentieux « fractal », qui m’est parfois accolé. Moi, j’aime bien « textes courts », c’est le genre où je suis le plus à l’aise, plus qu’avec le roman. Dans mon esprit, lorsque je m’y suis aventuré, c’était une alternative au roman et à la poésie. Une écriture jubilatoire, excitante, à la matière infinie, parce que la vie est toujours neuve. À un moment, il est vrai, le genre a failli se cristalliser, autour des « moins que rien » : il y avait là François de Cornière, Pierre Autin-Grenier, Eric Holder, Jean-Pierre Ostende et votre serviteur. Nous étions des provinciaux, en-dehors du « système », la vie autour de nous pouvait paraître « exotique » au lecteur, et nous pratiquions un minimalisme formel. Mais la tentative a tourné court : un seul a eu du succès, moi, nous nous sommes perdus de vue, et certains même sont morts.

Comment travaillez-vous ?

J’écris chaque jour, sur des cahiers d’écolier, ce qui me permet un calibrage à peu près égal. Chaque texte fait deux pages, plus quelques lignes. Ça a l’air facile, mais en fait je travaille énormément, et je rature beaucoup, pour parvenir à la fluidité, à l’essentiel. Je ne suis pas Modiano, je vais plus vers la justesse de la sensation que vers la musique de la phrase. Je me sens proche de Jules Renard, ou de Paul Léautaud, mes profs de sveltesse. Même si, paradoxalement, mon écrivain préféré, toutes catégories confondues, c’est Proust !

Depuis quelques temps, vous avez décidé de « thématiser » vos recueils de textes courts ?

En effet, depuis La Tranchée d’Arenberg (Panama, 2007), puis mes trois recueils sur les petites phrases, Ma Grand-mère avait les mêmes, Je vais passer pour un vieux con et Et vous avez eu beau temps ? (Le Seuil, 2008, 2012 et 2017). Et cela, je pense être le seul à le faire. Cela me permet de dire quelque chose de l’humain, de me moquer avec tendresse de mes contemporains – je suis peut-être un peu misanthrope, moins gentil que d’aucuns le prétendent –, d’atteindre ainsi à une certaine forme d’universalité, et ça c’est une perspective classique, à la façon d’un La Bruyère. 

Votre nouveau recueil, L’Extase du selfie, ressort à cette démarche ?

Tout à fait. Tout est parti de ce geste de faire glisser un fichier sur son smartphone, en effleurant sa surface. C’est assez joli et nouveau, comme l’objet lui-même. Mais il y a aussi des gestes plus intemporels, comme faire des ricochets dans une rivière, retenir sa boule lorsqu’on pointe à la pétanque, ramasser sa balle entre son pied et sa raquette au tennis, ou conserver son verre de vin au chaud dans sa main, sans le boire tout de suite. Le travail se fait en deux temps : description du geste, fruit d’une observation minutieuse et répétée, puis son interprétation, sans avoir l’air d’un philosophe prétentieux ! Ce n’est pas si simple.

On vous voit peu à la télé et dans les salons du livre, et pourtant chacun de vos livres se vend fort bien. Avez-vous une explication ?

Pendant longtemps, on ne m’a invité nulle part, puis on m’a invité partout. Comme j’étais prof, que j’avais une vie de famille, je ne voulais pas sacrifier tous mes week-ends, ni le temps consacré aux miens, dans des salons du livre. C’était une bonne excuse. Quant aux médias, ça s’est su assez vite que je n’étais pas très « client ». Je ne pense pas qu’être rare desserve jamais, même si on a toujours besoin d’une reconnaissance. Quant à mes ventes, je pense que je fais une littérature trop vendue par rapport à ce qu’elle est, pas si simple que cela. 100 000 exemplaires, mon socle pour les recueils de textes courts (les romans, c’est moins), c’est étonnant. Je devrais être plutôt autour de 20 000. Mais c’est l’effet Première Gorgée de bière. Je bénéficie de la fidélité d’un noyau de lecteurs qui n’obéissent pas au diktat des médias.

Savez-vous déjà ce que sera votre prochain ouvrage ?

J’y travaille, hormis quand je sors un nouveau livre. Ce sera un recueil de textes courts contre l’ataraxie, la zénitude, le pseudo feelgood qui envahit les tables des libraires : ça me donne envie de vomir ! J’ai horreur de la transparence et je ne recherche pas la sérénité. Je suis un anxieux heureux de vivre la plénitude de la vieillesse, un amoureux de la vie en relief.



BIBLIOGRAPHIE 
L’Extase du selfie et autres gestes qui nous disent de Philippe Delerm, Seuil, 2019, 112 p.
 
 
D.R.
« J’ai horreur de la transparence et je ne recherche pas la sérénité. » « Je suis un anxieux heureux de vivre la plénitude de la vieillesse, un amoureux de la vie en relief. »
 
2019-11 / NUMÉRO 161