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Rencontre
Alexandre Gefen : réparer le monde par la littérature


Par Charif Majdalani
2018 - 06
Directeur de recherches au CNRS, spécialiste de littérature contemporaine ainsi que du rapport de la littérature avec le numérique et fondateur du site Fabula.org, Alexandre Gefen a publié il y a quelques mois un ouvrage sur la littérature française des deux dernières décennies, intitulé Réparer le monde. Ce livre fait le point sur les grandes innovations dans la création romanesque française et propose l’idée que la littérature est aujourd’hui revenue à son rôle réparateur qui consiste, par les sujets et les choix esthétiques, à rétablir le lien avec le monde et la société, à exposer et à résoudre les traumas tant individuels que collectifs. De passage à Beyrouth où il a donné plusieurs conférences sur la littérature et le numérique au département de Lettres françaises de l’Université Saint-Joseph, Alexandre Gefen a accepté de parler de son ouvrage, qui a été l’objet de polémiques passionnées en France à sa sortie.

Quel est le sens de la réparation, qui constitue pour vous le rôle de la littérature aujourd’hui ?

En observant nombre d’auteurs français contemporains, d’Emmanuel Carrère à Maylis de Kérangal, je me suis aperçu qu’ils ne se contentaient pas d’observer à distance et de décrire le monde à travers de grands problèmes généraux ou de proposer de nouvelles expérimentations littéraires, mais qu’ils voulaient le sauver, le guérir, en combler les failles, en éclaircir la noirceur et aider leurs lecteurs par le travail symbolique du langage. Il s’agit de témoigner non pour l’histoire abstraite, mais pour un autrui concret et incarné dont les écrivains veulent prendre soin, et il importe autant de décrire et d’informer que de mettre en partage une sensibilité aux précaires, aux minuscules, aux oubliés, aux malades. J’ai proposé de regrouper cette ambition humaniste sous le terme de « réparation ».

Vous insistez beaucoup dans votre ouvrage sur le rôle de la littérature dans la compréhension de soi, de l’autre et de notre rapport à la société, sur sa fonction restructurante, sur la nécessité qu’elle nous impose de faire retour vers le monde, ou encore sur son rôle dans la constitution d’une sorte de « mémoires muséales ». Mais est-ce que ce ne sont pas là les fonctions que s’est toujours assignées la littérature ? 

Assurément, l’idée de consoler, de faire mémoire, de porter attention aux secrets de l’histoire, ou simplement l’usage de la littérature pour faire face à la maladie ou aux drames historiques, ne sont pas nouveaux. Mais la fiction contemporaine rompt avec une conception monumentale de la littérature, elle fait de l’œuvre une expérience partageable, un dispositif herméneutique appropriable et parfois modifiable par le lecteur même, dans une relation complexe, mais productive. À défaut d’être totalement nouveaux, certains thèmes sont particulièrement obsédants : la littérature française revendique une attention nouvelle portée au monde social (qui conduit à de nombreux récits portant sur le monde du travail) ou encore un intérêt renouvelé pour les problématiques de la transmission et de l’identité (qui s’accompagne par exemple d’innombrables récits consacrés au deuil). Les plus grands écrivains manifestent eux-mêmes un intérêt pour des questions concrètes et actuelles : Pascal Quignard retourne à des questions éthiques dans ses essais-fictions ; Pierre Michon, Mathias Énard, Laurent Mauvignier, Patrick Modiano, Yannick Haenel reviennent sur les ombres et les terreurs de la grande Histoire ; Antoine Volodine ou Michel Houellebecq tentent de penser le devenir des démocraties, tandis que François Bon, Gérard Macé ou encore Jean Rolin s’intéressent, sous des formes très différentes, aux laissés-pour-compte de la mémoire officielle et aux oubliés des sociétés mondialisées.

La littérature se doit d’être transitive, dites-vous. Ce contre quoi vous vous inscrivez ici, c’est donc l’intransitivité, autrement dit la littérature de l’hyperformalisme un peu autistique du deuxième tiers du XXe siècle. Mais cette littérature n’est-elle pas devenue, avec recul, une sorte d’épiphénomène, une maladie passagère ?

Il ne faut pas sous-estimer l’importance du courant du formalisme qui va dans la littérature française de l’art pour l’art jusqu’à Éric Chevillard. Il recouvre aussi bien la littérature expérimentale post-moderne qui joue ou joute avec le langage (on la retrouve encore très présente chez les auteurs Minuit ou POL) que la littérature défendant une grande prose à la française, puissante mais impassible ou ironique à la Flaubert. Ce courant très français reste très influent et il oppose avec véhémence des idées très opposées à la littérature transitive de la réparation : l’idée d’une littérature étant son propre absolu, sa propre référence et sa propre valeur ou encore l’idée d’une littérature inquiète devant avant tout interroger et critiquer le langage. 

En réponse à certaines critiques et dans des entretiens, il vous est arrivé de proclamer (avec une véhémence qui m’a semblé toujours un peu provocante) la prééminence aujourd’hui de la non-fiction, et de ce qu’on appelle « la littérature de terrain ». Pourtant, dans votre livre, vous semblez moins définitif, et paraissez considérer que la fiction joue encore un rôle important dans la reconstruction des représentations du monde et dans la possibilité de sa « réparation ».

Fiction et non fiction jouent des rôles différents. La fiction permet de faire des expériences de pensée utiles pour embrasser d’autres points de vue, de déplacer les problèmes en les symbolisant, ou même de permettre de mieux supporter la souffrance ou le malheur par l’évasion. La non fiction, si présente aujourd’hui, vise à décrire et à traiter concrètement des situations problématiques en les dévoilant directement dans toute leur complexité et leur humanité de manière parfois très similaire au travail du journaliste ou de l’ethnologue.

Dans votre ouvrage, vous ne citez que très rarement les écrivains de ce que l’on pourrait appeler le roman géo-historique, celui de Patrick Deville ou Jean Rolin. Cela donne parfois, l’impression, et malgré certains passages du livre sur la poétique du global, que la littérature française reste très centrée sur le territoire français.

Je ne prétends pas décrire toute la littérature française et encore moins toute la littérature francophone, dont la richesse mérite nombre d’autres réflexions, en particulier dans son attention à la diversité des espaces et des identités, mais la transformation de l’idée que se font écrivains et lecteurs de la littérature, qui n’est plus une activité détachée du monde et souveraine, mais qui est désormais soumise à un impératif d’action sur le réel.

Vous mettez en évidence dans votre livre l’immense variété des formes nouvelles dans le roman français, et leurs renouvellements. N’est-ce pas là un des phénomènes les plus remarquables de la création littéraire française contemporaine ?

Loin d’être le moment d’une mort de la littérature, le tournant du millénaire montre la variété exceptionnelle des littératures de langue française, du témoignage au jeu post-moderne, du tombeau jusqu’à l’enquête policière, de la science-fiction explorant nos possibles futurs jusqu’à l’écriture du voyage, de la méditation érudite jusqu’au roman social. 

Votre livre porte, selon son titre, sur la littérature française. Or il n’y est presque pas question d’autre chose que du roman. La poésie, par exemple, ne joue aucun rôle dans la réparation du monde ? 

Les poètes ont leur part à notre besoin de rebâtir le monde et de relier les communautés, eux aussi clament le rôle essentiel, vital même de la poésie, comme contrepoids à la dureté néo-libérale et au matérialisme hystérique contemporain, mais en effet, ils n’étaient pas au centre de cet essai.



BIBLIOGRAPHIE 

Réparer le monde : la littérature française face au XXIe siècle d’Alexandre Gefen, Jose Corti, 2017, 392 p.
 
 
D.R.
« Il importe autant de décrire et d’informer que de mettre en partage une sensibilité aux précaires, aux minuscules, aux oubliés, aux malades. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148