FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Rencontre
Benjamin Stora : « Avec Mai 68, on passe du noir et blanc à la couleur. »


Par Georgia Makhlouf
2018 - 05
À propos de Mai 68 et du sens qu’il faut attribuer à l’événement, deux interprétations s’opposent : certains y voient un soulèvement porteur d’un projet collectif, quand pour d’autres, c’est l’acte de naissance de l’individualisme. Pourquoi cette bataille et qu’en pensez-vous vous-même ?

La pensée anti-68, exprimée dès 1985 par exemple, dans l’ouvrage de Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68, soutient que les idées de 68 ont dénoué les liens sociaux, démobilisé les forces collectives, et favorisé l’éclosion d’un individualisme consumériste. Et dans sa campagne pour l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy n’accusait-il pas l’héritage de Mai 68 d’affaiblir l’autorité de l’État ? En fait, Mai 68 est avant tout un gigantesque mouvement collectif, je dirais même un ébranlement collectif : neuf millions de personnes participent à une grève générale qui dure plus d’un mois. Mais comme il s’opère en parallèle un déverrouillage des institutions corsetées, que les traditions familiales sont ébranlées, que les repères religieux et moraux de l’ordre ancien sont lézardés, tout cela produit un vide dans lequel s’engouffrent des conduites individualistes. 

Pourquoi à votre avis a-t-on moins retenu la grève générale et les avantages obtenus, dont 30% d’augmentation des salaires, que les barricades du quartier latin ?

La construction d’une mémoire collective n’est pas facile à expliquer. Le phénomène est d’une grande complexité. Une mémoire médiatique a progressivement pris le dessus, en mettant l’accent sur les aspects ludiques et libertaires de Mai 68. Cette façon de lire Mai 68 s’est installée via les médias. Mais, actuellement, il se publie beaucoup d’ouvrages d’historiens sur ces événements et leurs travaux montrent les choses autrement. En particulier, l’articulation entre les mouvements de la jeunesse scolarisée et les mouvements sociaux. Il se produit un rééquilibrage des lectures et une remise en valeur des acquis sociaux et de la dimension collective du mouvement.

Absence de transmissions mémorielles, dites-vous dans votre ouvrage. Pourquoi et comment cela s’est-il produit ?

Après 1981, beaucoup d’acteurs de Mai 68 se sont mis en retrait de l’activité politique. L’arrivée de la gauche au pouvoir leur avait donné un sentiment de réussite. Ils choisissent de s’investir dans leur vie professionnelle et familiale, de privilégier leur réinsertion dans la vie sociale. Leur état d’esprit n’est plus le même et puis, ils ont vieilli… Ajoutons qu’à ce moment se développe la crise des idéologies de gauche avec l’apparition des idées remettant en cause le communisme ; et la montée en puissance du libéralisme avec l’arrivée au pouvoir de Reagan aux États-Unis, et Thatcher en Grande-Bretagne. Il se produit ainsi comme une crise de la transmission mémorielle qui ne se fait plus, qui n’arrive pas à relever les nouveaux défis. Une page se tourne entre les années 81 et 90. Et d’autres objets de combat émergent, les questions de communautarisme religieux et d’identité nationale prennent le dessus. 

Le procès en trahison des leaders de Mai 68 revient souvent dans les discours. Pourquoi à votre avis ? Cette trahison est-elle une réalité ?

Oui et non. Il y a retrait et vide, c’est évident. Mais néanmoins, beaucoup de ceux qui s’étaient engagés dans le mouvement sont restés fidèles à leur idéaux de jeunesse. Je pense à Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar, Jacques Sauvageot, Alain Krivine… Le procès en trahison est venu des rangs de l’extrême droite. On a cherché à gommer Mai 68 en le réduisant à ses aspects superficiels et festifs. Leur discours c’était : les gens se sont bien amusés et ont ouvert la voie au consumérisme… 

Lorsque vous évoquez l’offensive idéologique contre les engagements de Mai 68, vous la reliez à la dénonciation de l’antiracisme. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

L’ébranlement de Mai 68 est le produit d’une matrice idéologique spécifique à laquelle concourent les acquis de différents moments historiques : la révolution française, le front populaire, la résistance contre l’occupation allemande et le gouvernement de Vichy, l’anticolonialisme et l’antiracisme. Les adversaires de Mai 68 sont des nostalgiques de l’ordre ancien, voire de l’empire colonial français. Ils établissent un lien évident entre la pensée de Mai 68 et l’antiracisme et les stigmatisent dans un même mouvement. 

La question de l’immigration et la façon dont elle monte en puissance dans les débats va elle aussi faire refluer les idéaux de Mai 68. Quelle est la responsabilité du parti socialiste dans l’échec à traiter cette question ?

La question essentielle posée par Mai 68 est celle de l’égalité politique, égalité entre les citoyens quelle que soit leur origine sociale ou religieuse, quel que soit leur sexe aussi bien entendu. La montée en puissance du Front national a pour conséquence que la question sociale est reléguée au second plan au profit de la question identitaire. Les idéologies de l’identité nationale fleurissent et désignent l’immigré comme le responsable de tous les maux. Le Parti socialiste a occupé la scène politique et culturelle depuis 1981. Il porte donc une lourde responsabilité dans cet état de choses. Sur la question hautement symbolique du droit de vote des immigrés par exemple, le PS n’a pas fait le travail : il aurait du préparer la société à ce changement. Les socialistes n’ont pas pris à bras le corps ces questions. La question des banlieues a été traitée sur un plan moral et non politique par un mouvement tel que SOS Racisme. Mais la question des banlieues, ce n’est pas juste le ravalement de quelques barres d’immeubles. Il s’agit d’égalité politique et d’améliorations sociales. La droite a occupé ce terrain-là et a rendu difficile la question de l’immigration. 

Et vous-même, que retenez-vous en priorité de Mai 68 ?

Mai 68 a été pour moi une formidable libération, la sortie des traditions anciennes, l’ouverture vers la mixité. On est passé d’une société en noir et blanc à une société en couleurs.


 
 
© Julien Falsimagne / Stock
 
2018-10 / NUMÉRO 148