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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Wajdi Mouawad : écrire le fracas et la clarté du monde


Par Georgia Makhlouf
2017 - 09
L’ouvrage est passionnant. On peut le lire d’une traite ou le savourer, plonger puis le reprendre pour en relire certains passages. Pour qui s’intéresse au théâtre, au processus de création artistique, à la mise en branle de l’écriture, la matière qu’il livre est à la fois limpide et complexe, simple et foisonnante, nourrissante, féconde. Il est organisé en quinze courts chapitres, rédigés suite à des échanges entre Sylvain Diaz, maître de conférences en études théâtrales et directeur de l’action culturelle à l’université de Strasbourg et Wajdi Mouawad, en résidence sur le campus de l’université au mois de mars 2016 alors qu’il travaille à l’écriture d’un nouveau texte. Ces échanges, nommés « disputes » comme dans la tradition scolastique, avaient vocation à explorer de manière dialoguée « l’acte même de création » à travers trois thématiques : l’héritage, la quête, la scène. Ils témoignent d’un parcours singulier, à l’articulation de la page et de la scène, et montrent de manière éclatante de quelle manière Mouawad est sans cesse en recherche, ouvert à de multiples possibles, tentant sans relâche d’apporter des réponses « à l’insoluble énigme que constitue l’autre », désireux d’« apprendre l’autre – pour, peut-être, mieux se comprendre soi ».

Le parcours biographique de l’artiste, dont les grandes lignes sont déjà connues, est convoqué à divers endroits, mais toujours en lien avec ses incidences sur la formation de son identité d’artiste, avec des « épiphanies », avec la naissance de certaines œuvres. « Ce qui m’a amené à vouloir faire du théâtre, ce n’est ni la guerre, ni l’exil, ni ma mère... C’est parce que j’ai vu du théâtre : d’une certaine façon, l’art appelle l’art », affirme Mouawad qui pointe en outre le rôle du milieu social, alors qu’il a grandi dans une famille « où l’art n’existait pas ». Néanmoins, la lecture de la vie des saints devient le matériau qui nourrit son imaginaire : « Mon plus grand rêve était de mourir et de devenir un saint pour réaliser des miracles à mon tour. »

Un émouvant passage raconte les difficultés d’une adolescence déracinée dans un Canada glacial, l’échec scolaire, le désintérêt pour tout et la force libératrice de cette parole de son directeur d’école : « Tu n’es pas artiste, soit ! Fais semblant... ». « La question venant d’être réglée, je me suis senti libéré d’un poids. Tout devenait possible ! Je pouvais dès lors faire ce que je voulais. J’avais envie d’écrire de travers, j’écrivais de travers ! J’avais envie d’écrire très long, j’écrivais très long ! J’avais envie d’écrire très court, j’écrivais très court ! Je pouvais prendre Sophocle et Renaud et faire un nœud entre eux. Je pouvais faire ce que je voulais, puisque je n’étais pas un artiste. »

Les lectures, le rôle déterminant de la musique (qui « protégeait » du froid lorsque le jeune adolescent sortait à l’aube pour distribuer les journaux et qu’il avait son walkman « auto-reverse » sur les oreilles ; « auto-reverse » c’est primordial dira-t-il, on n’avait pas besoin de sortir ses mains des poches pour retourner la cassette), les influences diverses, sont ici abordées, de Dante à Kafka, de Tchekhov à Beckett, de Tarkovski à Spielberg. Toutes sortes de choses le nourrissent et forment le patchwork de l’œuvre en gestation. « Je dévore, je vole, j’écris, j’annote, j’écorne, je plie, j’arrache même parfois les pages, je fais des montages invisibles, je lis des phrases qui se révèlent à moi de l’intérieur, comme si elles m’appartenaient depuis toujours. Alors, parfois, dans la marge, je réécris la phrase mot à mot pour repasser moi-même, avec le crayon, par le chemin de chaque lettre. »

Mouawad parle aussi, avec une honnêteté rare, du malaise qui vient avec le succès, lorsque sa pièce Incendies prend le même chemin que l’Antigone d’Anouilh et devient une pièce « qu’on monte dans les lycées ». Lorsqu’il s’aperçoit qu’il faudrait qu’il écrive Incendies II, III, IV. Lorsqu’il s’institutionnalise. Il se met alors à rêver d’un suicide artistique. « Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons », affirme-t-il, et après sa traversée du désert, vient la décision « de faire ce qui plaisait à mon cœur. Ni plus ni moins ».

Les différences entre l’écriture pour la scène et l’écriture romanesque – qui procède chez Mouawad d’un désir fondamental – font aussi l’objet d’échanges passionnants d’où il ressort que le théâtre répond au fracas du monde (la guerre, l’exil, la violence) quand le roman relève d’une « aspiration à la clarté ». 

Mais dans les deux genres, aucune écriture ne peut rester refermée sur l’intime. Pour Mouawad, « il faut nécessairement que le monde s’ouvre à travers l’écriture ».


BIBLIOGRAPHIE
Avec Wajdi Mouawad. Tout est écriture de Sylvain Diaz et Wajdi Mouawd, Lémeac/Actes Sud-Papiers, 2017, 112 p.
 
 
D.R.
 
2017-09 / NUMÉRO 135