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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Russell Banks : « Un livre pour m’expliquer à moi-même. »


Par Jean-Claude Perrier
2017 - 07
Bien que, non sans une certaine coquetterie assumée, il se définisse comme un « gribouilleur », un « écrivain américain peu connu », Russell Banks est l’un des plus grands écrivains vivants, et aussi un citoyen engagé. À 77 ans, l’ancien prolo de Watertown, Massachusets, qui pose fièrement en plombier, il y a un demi-siècle, sur la couverture de Voyager, s’est enfin décidé à écrire sur sa vie, lui qui, jusque-là, était plutôt auteur de romans, de récits de voyages, livres qui lui ont valu de nombreuses récompenses. Voyager donc est un fort volume qui se présente comme un diptyque : dans la première partie, la plus personnelle, afin de séduire Chase, sa quatrième épouse, au cours d’une longue et luxueuse croisière-reportage dans les Caraïbes, sa zone de prédilection, il lui explique ses trois premiers mariages, des échecs, sans se donner le beau rôle, bien au contraire ; dans la seconde, il raconte quelques-uns de ses voyages, souvent des aventures extrêmes en montagne, où ce sportif de haut niveau a risqué sa peau plusieurs fois. Le tout avec humour, un vrai sens du récit, et une salutaire ironie. De passage à Paris, il a pris plaisir à livrer quelques confidences à L’Orient littéraire. 

Parmi tous vos voyages, êtes-vous allé au Moyen-Orient ?

Oui, lorsque, de 1998 à 2004, j’étais président du Parlement international des écrivains, après Salman Rushdie et Wole Soyinka. Je me suis rendu en Palestine, à l’invitation de Mahmoud Darwich, à Ramallah, à Gaza, pour manifester notre solidarité avec les écrivains palestiniens. Je suis allé aussi plusieurs fois en Israël, mais pas au Liban. J’adorerais.

À quoi sert le Parlement des écrivains ?
 
À l’initiative de Salman Rushdie, il vient en aide à des écrivains censurés ou persécutés dans leur pays, en leur offrant un refuge, des résidences de deux ans, un travail, etc. Nous avons aidé jusqu’à présent vingt-six écrivains, accueillis aux États-Unis, au Canada, au Mexique…, comme Bei Dao, le grand écrivain chinois qui, après la France, s’est installé en Californie, où il est professeur. 

Voyager est un livre assez atypique dans votre œuvre.

J’ai voyagé toute ma vie. Jusqu’à présent j’avais évité d’écrire sur moi. Mais aujourd’hui, je me suis lancé, afin de m’expliquer à moi-même mon passé, certains épisodes de ma vie, comme mes mariages. Au début, ça commence comme un roman, et puis, c’est de moins en moins linéaire, comme un collage. J’espère que ça fait sens : le fil rouge de tout ça, c’est l’amour.

En tout cas, on ne peut pas vous accuser de vous donner le beau rôle. Vous vous qualifiez de « vieux bouc », de « vieil imbécile », et même de « gribouilleur » !

« Scribbler », « gribouilleur », c’est un vieux mot anglais du XVIIIe siècle. Ce n’est pas de la modestie de ma part, plutôt de l’ironie, voire de la fausse modestie ! Quant au vieillissement, à l’âge, c’est un des thèmes du livre. C’est pour moi à la fois un mystère et un défi : comment continuer à faire ce qu’on a toujours fait dans sa vie ? En tout cas, il est vrai que ce livre est une curieuse façon d’écrire mes mémoires ! (rires)

À 77 ans, comment allez-vous ? Faites-vous toujours du sport, des exercices pour rester mince et en forme ?

En ce moment, je boite, mais je m’entretiens. Sinon, je bois, je fume, etc. Je ne suis pas un casse-cou, même si j’aime les expériences extrêmes, le dépassement de soi, la proximité avec la mort. C’est pour ça que j’aime la montagne, l’escalade, qui sont de formidables défis. Quand on grimpe, on réfléchit sur soi-même, c’est une méditation, une investigation sur le vieillissement. Maintenant, à 77 ans, ma femme Chase voudrait bien que j’arrête, mais pas à cause d’elle.

 
Avez-vous fait des ascensions en famille ?

Oui, le Kilimandjaro, en 1991. Chase a eu la dysenterie et le mal de l’altitude ! J’ai bien du mal à trouver des compagnons de voyage de mon âge.

Votre prochaine expédition ?

En mars 2018, au Pérou. On va dépasser les 6 000 mètres. Ca va être dur ! (rires)

Dans quel pays n’êtes-vous pas encore allé ?
 
Avant de mourir, je voudrais aller en Chine. C’est un vrai continent, j’aimerais y passer du temps. Ce sont surtout les marges du pays qui m’intéressent, la Mongolie, le Tibet… Mais c’est très contrôlé par le gouvernement.

Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

Je ne suis ni André Malraux ni George Orwell. J’ai toujours essayé de distinguer mon travail d’écrivain, d’artiste, et mon rôle de citoyen des États-Unis et du monde, avec une responsabilité civique. J’essaie de me tenir à l’écart des idéologies, des partis. En tant que citoyen, je suis un homme de gauche et, durant la campagne présidentielle, j’ai soutenu le candidat démocrate Bernie Sanders. Je lui ai même envoyé 200 $. Mais tout ça est ambigu : en tant qu’artiste, tout me connecte avec les pauvres, les laissés-pour-compte du rêve américain. Je sais d’où je viens, d’une famille très modeste. Si je signe une pétition en tant que citoyen, c’est parce que je suis écrivain que cela peut avoir un impact sur les autres. Y a-t-il un intellectuel, un artiste qui soutienne Donald Trump, à part Clint Eastwood ? Son élection a été un trauma national. J’étais choqué, mais pas surpris. Les « gens ordinaires », les personnages de mes romans, qui se considèrent abandonnés par les gouvernements, les élites et les victimes de la ploutocratie, ont voté Trump. La montée des populismes, un peu partout, le parallèle entre le Brexit, l’élection de Trump, tout cela m’effraie. Mais pas question de quitter les États-Unis. Il faut rester pour témoigner.

À quoi travaillez-vous en ce moment ?

À un nouveau roman, prévu pour 2018, qui se passe en Floride à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Mais c’est trop tôt pour en dire plus. Je suis superstitieux. Je travaille aussi sur deux séries pour la télé. Et puis sur un film, Snowbird, d’après mon roman Un Membre permanent de la famille (Actes Sud, 2015), en cours d’adaptation avec Bertrand Tavernier, qui adore l’Amérique et sa culture.

Depuis Le Livre de la Jamaïque en 1991, toute votre œuvre est publiée en France chez Actes Sud. La patronne de la maison a été nommée en mai dernier ministre de la Culture par Emmanuel Macron, qu’en pensez-vous ?

Hubert Nyssen, son père, a été mon premier éditeur en France. Françoise, je la connais très bien, c’est un membre de ma famille. Je suis très fier. C’est fantastique pour elle et bien pour la France. Aux États-Unis, quelque chose de ce genre est impossible : nous n’avons même pas de ministre de la Culture.




 
 
© Philippe Matsas / Opale / Leemage
 
BIBLIOGRAPHIE
Voyager de Russell Banks, traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 2017, 320 p.
 
2017-07 / NUMÉRO 133