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2017-01 / NUMÉRO 127   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Pierre Bayard : « La lecture de ce livre peut vous sauver la vie ! »
Universitaire, psychanalyste et écrivain, Pierre Bayard bouscule les modes de déchiffrement traditionnels et pose les jalons d’une nouvelle herméneutique ouverte à la « surinterprétation », aux lectures à rebours de la logique et aux associations paradoxales.

Par Katia Ghosn
2017 - 01
Pierre Bayard est célèbre pour son essai Comment parler des livres qu’on n’a pas lus et ses contre-enquêtes : Qui a tué Roger Ackroyd ? où le narrateur se demande si, dans le roman d’Agatha Christie (Le Meurtre de Roger Ackroyd), Hercule Poirot a bien identifié le coupable, ou Enquête sur Hamlet, une illustration littéraire du dialogue des sourds... Le Titanic fera naufrage vient clôturer la trilogie consacrée à l’anticipation littéraire, une thématique qui n’est pas sans rappeler par exemple Utopia d’Ahmed Khaled Towfik ou Les Ailes de papillon de Mohamed Salmawy ; par leurs aspects visionnaires, lus à la lumière de la révolte de 2011 en Égypte, ces ouvrages viennent étayer les thèses de l’auteur…

Comment la réflexion qui a donné naissance à votre trilogie consacrée aux œuvres d'anticipation est-elle née ?

Comme beaucoup d’auteurs contemporains – je pense en particulier à Georges Didi-Huberman –, je suis sensible à l’intérêt d’une certaine forme d’anachronisme, ou plus largement de modèle de temporalité apparemment aberrant, pour penser la littérature et l’art. Tout se passe comme si notre représentation traditionnelle de l’écoulement du temps, sous la forme d’une flèche horizontale orientée du passé vers l’avenir, rendait mal compte de la manière dont la littérature ou l’art expriment la réalité. Si on se limite à une représentation traditionnelle du temps, comment expliquer que certains auteurs donnent le sentiment de raconter des événements de leur vie personnelle qui ne leur sont pas encore arrivés (Demain est écrit) ? Ou que des créateurs plagient sans vergogne des œuvres des siècles futurs (Le Plagiat par anticipation) ? Ou racontent des catastrophes collectives à venir, à l’image du romancier américain Morgan Robertson, qui décrivit la tragédie du Titanic avec quatorze années d’avance (Le Naufrage du « Titan ») ? À cela s’ajoute mon intérêt pour la science-fiction. Ses auteurs – je pense en particulier à Philip K. Dick – proposent des modèles de temporalité suggestifs, qui illustrent cette idée que nous ne sommes pas seulement déterminés par notre passé, mais aussi par notre futur.

Vous distinguez la prédiction, basée sur un raisonnement scientifique conscient de la prémonition pré-consciente et intuitive. Peut-on établir avec rigueur cette distinction lorsqu'il s'agit d'œuvres de fiction ?

Non, elles s’entremêlent, mais il est intéressant de les faire jouer ensemble. Jules Verne offre un bon exemple de ce mélange. Une part de ses anticipations repose sur des recherches scientifiques, mais celles-ci n’expliquent pas tout. Je cite ainsi le cas du roman peu connu, Sens dessus dessous, où il annonce le réchauffement climatique, que rien ne laisse prévoir à l’époque où il écrit. On pourrait en dire autant des descriptions que fait H. G. Wells de la puissance de l’atome et de son idée de l’utiliser comme une arme, bien avant la découverte de ses capacités destructrices.

Pourquoi écartez-vous les notions de coïncidence et de hasard dans l'explication du caractère prémonitoire de certaines œuvres ?

La première raison est que si j’explique ces phénomènes d’anticipation par le hasard, je scie la branche sur laquelle – si j’ose dire – mon livre est assis et celui-ci n’a plus de raison d’être ! Par ailleurs, la coïncidence n’explique pas tout. Ceux qui s’y réfèrent sont obligés d’admettre qu’une part de l’anticipation – ce que j’appelle la prédiction – s’explique par le travail de documentation et de réflexion de l’écrivain. Mais cela ne revient-il pas à admettre que la littérature et l’art ont bien une capacité anticipatrice ?

Les créateurs, seuls, ont cette capacité d'anticiper les évolutions à venir ?

Non bien sûr ! C’est aussi le cas de nombreuses professions comme les cartomanciens ou les traders. Mais je fais l’hypothèse que les créateurs ont une sensibilité particulière, qui les rend aptes à percevoir les signaux faibles émis par le futur. Et si l’on accepte la théorie des univers parallèles, il n’est pas absurde de penser qu’ils captent des signes discrets émis par ceux de ces univers qui sont les plus proches du nôtre.

Cette théorie des univers parallèles tourne-t-elle définitivement le dos au règne absolu et sans partage de la Raison ? Quel impact sur la littérature ?

La théorie des univers parallèles, à laquelle je me réfère souvent et à laquelle j’ai consacré un livre (Il existe d’autres mondes), n’est pas irrationnelle, puisqu’elle est défendue par un certain nombre de physiciens très sérieux et considérée comme possible par d’autres. Elle permettrait d’expliquer les phénomènes d’anticipation littéraire, mais aussi de multiples expériences de la vie courante, difficilement explicables autrement, comme l’impression d’avoir déjà rencontré une personne ou vécu un événement. Dans le domaine de la littérature et de l’art, elle enrichit notre perception des œuvres, puisqu’elle nous rend sensibles, par exemple, aux variantes, c’est-à-dire à tout ce que ces œuvres auraient pu être – et donc en réalité sont – dans des univers différents.

Votre analyse ne serait-elle pas un « délire d'interprétation » avec le sens que vous lui donnez dans Qui a tué Roger Ackroyd ?

C’est tout à fait possible en effet ! Mes livres sont portés par la voix de narrateurs qui n’ont pas toute leur raison et développent des théories dans lesquelles je me reconnais parfois, mais parfois seulement. Le narrateur du Titanic fera naufrage est du genre complotiste et a tendance à beaucoup interpréter les signes. A-t-il raison ? A-t-il tort ? Je laisse le lecteur juger. Mes livres proposent des énigmes, pas des solutions.

Votre lecture appelle à une autre manière d'écrire l'histoire de la littérature et de l'art. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce que j’explique dans cette trilogie a des effets aussi bien sur l’histoire individuelle que sur l’Histoire collective. Les théories que je développe permettent par exemple d’écrire autrement les biographies en commençant par le bon bout, c’est-à-dire par la fin. Dans Demain est écrit, ainsi, j’ai raconté la vie d’Oscar Wilde en décrivant sa mort, puis son incarcération, puis son procès, et en terminant par son enfance, etc. Cette manière de prendre le temps à rebours permet de mieux comprendre comment Wilde pressent certains événements et comment ceux-ci s’inscrivent dans son écriture de manière prémonitoire. La prise en compte de l’anticipation permet également d’avoir un autre regard sur les phénomènes de plagiat. Il est évident par exemple que Laurence Sterne est un écrivain du XXe siècle, non du XVIIIe ! En le déplaçant de deux siècles, comme j’ai proposé de le faire avec Le Plagiat par anticipation dans le cadre d’une proposition de réécriture générale de l’histoire littéraire, il est possible de mieux mettre en évidence la façon dont il s’est inspiré de la révolution romanesque du début du XXe siècle.

Votre livre permet-il de lire l’avenir ?

Je l’espère ! Je ne me contente pas en effet de proposer un modèle de compréhension de la capacité anticipatrice de la littérature et de l’art, je formule moi-même des prédictions, en particulier à partir de ce que j’appelle les « anticipations dormantes », c’est-à-dire des anticipations contenues dans les œuvres, qui ne se sont pas encore réalisées mais qui pourraient bien l’être demain. Bref, la lecture de ce livre peut vous sauver la vie !




 
 
© Hélène Bamberger
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Titanic fera naufrage de Pierre Bayard, Minuit, 2016, 176 p.
 
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